Chapitre 1 — La rencontre des Sujets

Qu'est-ce qu'on s'en fout de tes malheurs,

Que t'aies un cœur ou pas sous l'débardeur

Puis t'as beau être saoulé par Dieu,

Il peut te sauver l'jour où une salope te fait goûter l'taser

Oui le monde est un visage qui pleure

Des cheveux en nuages et des yeux arc en ciel

Georgio - Rope a Dope

Quand je ne suis pas en mission, je sillonne la ville au volant d’une voiture de taxi. Toutes les nuits, je fais le tour des boîtes de nuit, des restaurants branchés, des bars mondains pour ramener les gens chez eux.

Ce métier me permet de blanchir l’argent que je touche grâce à mes missions d’Ange. Vous vous doutez bien que je ne déclare pas un métier qui consiste à rendre malheureux des gens désignés. Il me permet aussi de me tenir au courant de l’atmosphère de la ville, des évolutions des modes de vies, des dernières tendances et habitudes. Cela m’est très utile dans mon travail, mon vrai travail. Pour détruire quelqu’un de l’intérieur, il faut comprendre comment il fonctionne, et pour cela il faut comprendre son époque. Je n’ai rien à faire de particulier, les gens montent dans mon taxi et je me tais. Moins je parle, plus ils m’oublient. J’enregistre alors les altercations de couples, les résumés des soirées, le désespoir des solitaires. Toutes leurs histoires me dessinent le visage de la société.

Il y a une dernière utilité à ce métier, c’est d’ailleurs la raison principale pour laquelle je parcours la nuit à bord de mon véhicule : trouver de potentiels Sujets.


Chaque année, le 24 décembre, ma société fait réunir les Dieux et nous leurs proposons différents Sujets à rendre malheureux. Des gens qu’ils ne connaissent pas, qu’ils n’ont jamais vus, mais dont la vie leur est décrite dans les plus intimes détails. Les clients enchérissent alors pour financer les missions. S’ils gagnent l’enchère, ils pourront suivre la chute du Sujet et décider de son sort. Du côté des Anges, nous ne pouvons proposer qu’un seul Sujet. Il faut donc bien le choisir.

Pour offrir le bon produit, il faut bien connaître la demande. Connaître les Dieux.

Mais qui sont les Dieux ? C’est une question difficile car il existe un nombre de profils assez variés de Dieux : banquiers, jeunes héritiers, artistes, hommes politiques, sportifs professionnels... Le seul point commun qu’ont ces gens c’est d’être assez riches pour financer les coûteuses missions de la Société des Anges. Ce qui ne veut pas dire que leur sadisme s’explique par leur richesse. Au contraire, j’ai croisé une telle diversité de Dieux au cours de mes différentes missions, que j’ai fini par me faire à l’idée que n’importe qui prendrait du plaisir à voir chuter un homme s’il en avait les moyens.


Qui sont les Sujets ? Il n’y a pas de restrictions : femmes, hommes, vieux, jeunes, riches, pauvres. Tout le monde peut être choisi. Tout le monde. Mais chaque Dieu a ses préférences, un Sujet est rarement choisi au hasard.


J’ai rencontré le Sujet de la mission dont je finalise le rapport le 1er décembre de l'année dernière. C'était un jeudi soir pluvieux. Je roulais avec mon taxi quand une femme d'une trentaine d'années m'a arrêté en bas de l'avenue de Clichy. Il était environ 20h, elle était brune et avait le visage fermé. A ses pieds, un volumineux bagage mal fermé laissait dépasser une couronne de fleurs. Elle me demanda de la conduire à la Gare du Nord. Dans sa main droite, elle tenait son téléphone et sa carte d'identité.

J'en ai déduit rapidement qu'elle partait pour un week-end à Londres, dans le cadre d’un enterrement de vie de jeune fille et qu'elle avait hésité à y aller. A sa tenue, son visage, ses affaires, tout laissait à penser qu'elle était célibataire et que la perspective de fêter la joie d'une énième amie fiancée ne l'enchantait guère.

Quel type de Dieu serait intéressé par ce profil ? Des Dieux qui raffolent des Sujets féminins, surtout quand elles sont seules. En général ce sont des Dieux âgés qui ont joui du pouvoir toute leur vie, en politique notamment.

Ce n'était pas pour autant un bon Sujet. Ça se voyait au premier regard que c'était déjà une personne malheureuse. Or les missions trop faciles déçoivent toujours les Dieux.


Je déposai la jeune femme à la gare et pris la rue de Dunkerque où un homme d'une quarantaine d'années me fit un furtif signe de la main. Il monta d'un air assuré suivi d'une femme. Alors qu'il m'indiquait une adresse près de République, je vis à la façon dont elle consultait compulsivement son téléphone que la femme paraissait stressée. Des cernes soulignaient ses yeux, ce qui s’opposait au visage frais et souriant de son mari.

Il semblait que ce couple venait d'avoir un enfant, leur premier, et que les premiers mois de leur chérubin avait épuisé la jeune femme alors que son mari n'avait manifestement rien changé à son mode de vie. Leur conversation me fit comprendre que c’était la première fois qu'ils confiaient leur enfant à un baby-sitter, ce qui perturbait la femme mais en aucun cas le mari qui la priait de se détendre. J'eus rapidement l'intuition qu'il me manquait un détail. J'observais avec insistance ce couple dans le rétroviseur afin de voir ce que j'avais manqué, mais rien ne m'apparut. Il me fallut cinq bonnes minutes pour comprendre que ce n'était pas sous mes yeux que quelque chose m'échappait, mais sous mon nez : il y avait dans la voiture non pas une mais deux odeurs de parfum féminin. La première, très marquée, était un parfum sucré, très rond, il s'agissait du parfum de la femme, qu’elle venait de mettre. Mais derrière, de manière très discrète, se cachait un deuxième parfum. Noa de Cacharel. Je connais par cœur ce parfum, c’est celui de mon ex-femme. Je pourrais le reconnaître parmi mille autres. Cette odeur venait du mari. Alors qu'il venait d'avoir son premier enfant, il trompait sa femme. Cela expliquait son aisance à appeler d'un coup de main un taxi, service qui contrairement aux VTC ne laisse pas de trace.

Les Anges peuvent présenter des couples devant les Dieux, à la condition qu'ils n'aient pas d'enfant de moins de cinq ans. Si c'est le cas, seul un membre du couple peut être le Sujet de la mission et l'Ange doit en plus s'assurer que l'autre et le ou les enfants mènent une vie heureuse. C'est la seule limite dans le choix des Sujets.

Dans le cas qui m'était présenté, il était assez clair que j'aurais choisi le mari. Mais à cause de l'infidélité de ce dernier, la mission aurait pris une tournure morale. Or les missions avec une teneur morale n'intéressent que des nouveaux Dieux qui financent des missions pour la première fois. Ces derniers, encore novices dans la Société des Anges, n'osent pas mettre beaucoup d'argent, cela rapporte donc très peu.


Après avoir déposé le couple, je parcourus les grands boulevards jusqu'à être arrêté près de Saint Lazare par un homme corpulent, plutôt âgé, qui me donna l'adresse d'un restaurant dans le 7ème où il avait réservé une table. Son visage marqué m'indiqua qu'il s'agissait d'un homme qui avait beaucoup travaillé. Je l'imaginais avocat d'affaires mais je pouvais me tromper. Une marque à son annulaire gauche me permit de comprendre qu'il était divorcé. Il était très apprêté avec, je dois dire, beaucoup de goût. Il allait sans aucun doute à un rendez-vous galant.

Ce genre de Sujet intéresse beaucoup les jeunes Dieux. Des Dieux qui ont hérité d'énormes fortunes, qui n'ont jamais travaillé et qui prennent du plaisir à voir chuter un homme qui a gagné tout ce qu'il possède grâce au fruit de son labeur. Ce genre de Sujet correspond à des missions très lucratives, mais qui demandent énormément de travail, et je dois avouer que ces profils ne sont absolument pas ma spécialité.


Je suis remonté vers Opéra et j'ai garé mon véhicule. Depuis deux mois, je quadrillais la ville avec mon taxi (que je transformais la plupart du temps en VTC) à la recherche du Sujet idéal et pour l'instant je n'avais encore rien à proposer. Ce Sujet idéal devait intéresser les Dieux les plus riches, les plus anciens. Des Dieux qui ont déjà financé de nombreuses missions, qui savent ce dont la Société des Anges est capable, et qui veulent des missions de plus en plus compliquées. Avec surtout aucun aspect moral. J'essayais de définir un profil type. Il fallait qu'il soit jeune et plein d'avenir. Qu'il soit entouré, soutenu, aimé. Qu'il soit (ou qu'il ait l'air) heureux. Mais surtout il fallait que ce soit une personne correcte, sans vices trop marqués. Il me fallait un gentil. Ou même une gentille, le genre n'étant pas un critère.


Il me restait trois semaines avant la cérémonie. Je n'avais jamais été aussi en retard dans la recherche d'un Sujet de toute ma carrière. Je pensais aux autres métiers de l'ombre qu'exerçaient mes collègues Anges : serveur, voiturier, chauffeur de bus... Est-ce que ce sont des métiers plus efficaces pour trouver le Sujet idéal ?

Après avoir pris un dîner rapide, je remontai dans ma voiture.


Il était un peu plus de minuit, un jeune homme sortait d’un bar près de Bourse et souhaitait rentrer chez lui, au 4 de la rue Rochechouart dans le 9ème arrondissement de Paris. Assis sur la banquette arrière de mon véhicule, il téléphonait à quelqu’un qui paraissait être son colocataire.

Retranscription de l’enregistrement du 2 décembre 2016 – 00 :16 – libellé : première rencontre avec le Sujet.

« Oui, Antoine c’est moi. Je suis parti de l’anniversaire de Marine, je suis dans un taxi je rentre… oui je suis déjà parti… je sais… oui mais j’ai du boulot demain, j’ai une réunion à 8h… oui enfin bref, on s’en fout… oui… du coup, je suis chaud pour que tu ne fasses pas trop de bruit en rentrant… haha, je dis ça parce que rien qu’au téléphone je sens que t’es rond comme un ballon mon vieux… non mais t’inquiète… il n’y a aucun problème… non je ne peux pas dormir chez Anna car elle doit taffer son dossier pour son échange… oui à l’étranger… oui … mais là c’est pas le point… voilà… bref… ne fais pas trop de bruit… Non samedi faut que je bosse et le soir j’ai promis à Anna que je la verrai… oui on se voit dimanche pour le match.

Merci Monsieur, déposez-moi là, bonne soirée »


J’ai toute de suite senti que j’avais là un Sujet qui pouvait être intéressant. Il travaillait à priori dans un environnement stressant. Il paraissait en décalage avec ses amis et surtout avec son colocataire. Il semblait attaché à sa petite amie. Bref, c’était un homme dont la vie sur le papier était heureuse jeune cadre ayant des amis, une petite amie et les moyens de rentrer en taxi pour éviter un trajet qui lui prendrait 12 minutes à pied – mais dont il paraissait que la chute pouvait être simple. Cerise sur le gâteau, il avait l’air compréhensif et aimable. Il correspondait exactement à ce que je cherchais : c’était un homme bon.

Chapitre 2

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