Chapitre 11 — L’enfer sans les autres

Je suis sous somnifères, mes crises de nerfs sont fouillis

Solitaire, j'ai des amis imaginaires, comme Dewey

Putain, c'est une douleur étrange et, si cette douleur vous dérange

C'est que vous refusez de voir la vraie couleur des anges

Youssoupha – La Couleur des Anges

Il est sorti de son bureau sans trop comprendre ce qui lui arrivait. Il est rentré à pied dans son bel appartement qu’il n’avait pas encore eu le temps de meubler. Il avait honte. Terriblement honte. Plus que de la honte, il se sentait coupable de ce qui était arrivé.

Il passa 24 heures sur son matelas sans sommier à regarder le plafond.


Arthur aurait pu appeler sa famille à ce moment-là. Il en avait clairement la possibilité mais il ne l'a pas fait.

Je n'ai pas trop parlé des opérations menées pour éloigner Arthur de sa famille. C'est tellement facile de faire exploser une famille. A chaque mission c'est la même chose.

Lorsque j’étais petit, mon grand-père me disait souvent « construire une famille, c’est comme construire une maison ». En exerçant le métier d’Ange, je me suis aperçu combien cette métaphore naïve est vraie.

Tout commence par un couple qui souhaite mettre en place le premier mur. Chacun a sa propre histoire, son propre caractère, ses propres problèmes, mais ils se convainquent que leurs pierres sont compatibles, qu’elles seront les pièces d’une fondation solide. Puis des enfants grandissent en se reposant sur ce mur. Ils se forment et apportent leurs propres pierres à l’édifice. Des pierres de matières variées, taillées différemment. Mais on ne corrige rien. Tout tient en place, la maison commence à ressembler à quelque chose alors on continue. Les enfants amènent des conjoints. Ils ont des enfants qui auront aussi des enfants.

C’est merveilleux. Tout parait beau, solide.

Mais dans chaque famille, il existe une faille. Un interstice entre deux pierres que tout le monde avait sous-estimé. Un sujet sur lequel personne n’est compatible. Placez une détonation à cet endroit-là et tout s'écroule.

La grande astuce que les Anges utilisent en général, c'est le coup de l'héritage. Envoyez une lettre à chacun des membres d'une famille disant quelque chose comme "en vue de votre lien de parenté avec Madame XXXXX décédée le XXXX, votre famille se voit recevoir un héritage de 100 000€ à repartir entre tous les membres selon ce qui semble être le plus juste". Mettez 100 000€ sur un compte et dites à un notaire que la somme pourra être distribuée si et seulement si les membres de la famille se sont mis d’accord sur sa répartition. Boum ! Les tensions ressurgissent, les clans se forment, et votre Sujet en pleine tourmente ne peut plus se reposer sur les siens.

Pour le cas de la famille d’Arthur, c'était légèrement différent car l'argent ne les intéressait pas assez pour créer l'étincelle. Non, leur vrai sujet clivant était le mérite. Un bien grand mot qui a cependant une vraie valeur chez eux.

Pour la mère d’Arthur, le mérite est un mot qui a défini toute sa vie. Fille d’ouvriers, elle a travaillé toute sa jeunesse pour pouvoir financer ses études d’ingénieur. Une fois son diplôme en poche, elle s’est battue pour faire sa place dans un milieu très masculin. Elle sait qu’elle est partie de rien et ce qu’elle a enduré pour arriver au poste où elle est.

Pour le père d’Arthur, le mérite est un sentiment qu’il n’atteindra jamais. Issu d’une importante famille bourgeoise bordelaise, le père d’Arthur avait assez d’argent et de contacts dans les secteurs clefs de l’économie avant même d’être né. Il fut longtemps tenté par une carrière d’écrivain mais n’osa jamais assumer sa passion dans un milieu qui ne voyait pas d’un très bon œil les gens qui ne se lèvent pas tôt le matin pour travailler. Il s’est donc tourné vers le journalisme mais tout au long de sa carrière, le nom de ses parents lui ouvrait si facilement des portes que cela fit naître en lui un syndrome de l’imposteur : ne se sentant jamais méritant de sa situation, il nia toute sa vie ses qualités.

Même lorsque sa femme fut mutée au Sénégal et qu’il trouva sur place un poste dans un journal local, il se dit que sans sa femme, il n’en serait « jamais arrivé là » (Enregistrement du 20 Juin 2017 16h46 (heure française) entre Charles Gutain et Pierre Ceret, ami de Charles Gutain – Appel téléphonique).

Ces deux approches opposées du mérite étaient la faille sur laquelle reposait la famille d’Arthur. Une faille que nous n’avons pas créée, seulement constatée.

Il ne nous manquait plus que la dynamite : son frère, Maxime.

Il fallait pousser son frère à faire quelque chose en opposition à la notion de mérite pour que les différences ressurgissent. Nous avons tout d’abord mis en avant sur son ebook des livres de développement personnel comme "Redéfinir les règles de sa vie" de Mario Belero, "Apprendre à voir en-dehors du cadre" de Coline Guérin, "Les autres chemins possibles" de Hilario Esteban. Nous avons eu une approche similaire sur les contenus mis en avant sur son fil Twitter et YouTube. Il a ainsi passé des heures à regarder des vidéos de conférences TED où des gens racontaient comment les voyages avaient changé leur vie, ce qu’ils avaient appris en regardant les choses différemment. Cela a rapidement pris. Dès le mois de mars, il a dit des phrases comme « parfois, je me demande pourquoi on ne se barre pas ailleurs, c’est le meilleur moment de notre vie pour le faire », ou « Bien sûr qu'on ne nous apprend rien dans nos études, si on veut apprendre des trucs, il faut prendre une année pour faire ses propres projets ». Une fois que cette idée de « tout plaquer pour aller voir le vrai monde » était en lui, il a été très facile de la nourrir, de la rendre de plus en plus importante. A partir du mois de mai, nous lui avons mis sous les yeux des articles et des postes de blog très concrets sur « comment bien voyager », « comment rencontrer les locaux en road-trip », « les erreurs à éviter lorsqu’on voyage ». Fin juin, nous avons écrit et rendu viral un article comparant le coût d’un tour du monde et celui d’une année en école de commerce. C’était une idée brillante cet article. Je peux me permettre de la qualifier ainsi car ce n’est pas moi mais un de mes agents qui l’a eue.

Fin juillet, lorsque la mère d’Arthur a voulu payer l’année d’étude de Maxime, le virement a été bloqué. Elle a pensé que c’était dû au fait qu’elle était au Sénégal. Elle a donc viré l’argent sur le compte de Maxime pour qu’il transfère l’argent à son école. Chose qu’il n’a pas faite.

Le 17 août, Maxime a envoyé un email à ses parents leur expliquant qu’il avait décidé de « vivre sa vie » et de « dépenser l’argent de [ses] études de manière plus intelligente ». Il les a prévenus qu’il n’allait pas « donner beaucoup de nouvelles » mais qu’il promettait que « tout se passerait bien ». Une fois le message envoyé, lui et son copain prirent un premier train pour Berlin où commençait leur voyage.

Boom !

La mère d’Arthur fut hors d’elle lorsqu’elle reçut le message. Jamais elle ne s’était imaginée qu’un de ses fils prendrait une décision autant en opposition à ce qu’elle aurait fait.

Le père fut très surpris aussi par l’email mais il eut une réaction plus modérée. D’une certaine manière, il comprenait le choix de son fils.

Comme je l’ai précisé précédemment, le couple connaissait déjà de vives tensions depuis leur arrivée au Sénégal. La dispute qui suivit la réception de l’email de Maxime fut décisive. La mère reprocha à son mari d’avoir élevé un « fils de bourgeois qui croit que le monde est à lui ». Sans plus de diplomatie, le père lui répliqua les mots suivants : « c’est normal qu’il cherche à fuir, avec l’éducation stricte que tu lui as donnée, bourrée de valeurs dépassées ». Après des heures de cris et de mots durs, ils comprirent tous les deux que leur couple ne pourrait pas survivre à cet épisode. Le lendemain, le mari annonça à sa femme qu’il allait partir du Sénégal pour New-York. Un rédacteur en chef international était tombé sur un de ses articles, avait adoré sa plume et lui proposait un poste. « C’est la première opportunité de ma vie que j’acquiers grâce à mon travail, j’en ai besoin. Et je crois que c’est mieux pour nous » dit-il.

C'est tellement facile de faire exploser une famille. A chaque mission c'est la même chose.


Arthur reçu un message de sa mère le 28 août (quatre jours avant son renvoi) lui disant qu’elle était très déçue par son père et son frère et qu’elle était sûre maintenant que seul lui ne la décevrait pas.

Le 1er Septembre (le jour de son renvoi) son père lui envoya un long email lui expliquant qu’il ne cautionnait pas que son frère soit parti avec de l’argent qui n’était pas fait pour ça, mais qu’il comprenait sa décision. « Il veut se construire par lui-même et je suis fier qu’il prenne cette voie » écrivit-il. Et il finit par cette phrase qui, bien qu’elle soit pleine de bonnes intentions, contraignit Arthur à ne pas demander de l’aide ou du soutien à sa famille : « j’ai mis du temps à le comprendre mais je sais aujourd’hui qu’on ne peut être fier que de ce qu’on a fait par soi-même. Même dans les moments difficiles, il ne faut pas se reposer sur l’aide des autres. C’est dur, mais sur le long-terme, on en sort victorieux. C’est uniquement ainsi que l’on se construit ».

Ces deux emails furent décisifs. Ils bloquèrent complétement Arthur : il ne parla pas de sa situation à sa famille.

Concernant ses amis, il avait trop honte pour pouvoir les rappeler. De toute façon, cela faisait des mois qu’il n’en avait pas vu un seul.


Il sortit le lendemain pour acheter des pizzas et des bières. Toujours sans internet chez lui, il passa la journée à regarder des vidéos YouTube et du porno sur son téléphone portable. Cette journée fut sa journée type pendant les semaines qui suivirent. Alors qu’il avait toujours été un fumeur occasionnel, il se remit à fumer régulièrement. Son appartement fut rapidement recouvert de boites de pizzas, de paquets de chips et de bouteilles de bière vides qui lui servaient de cendrier.

Le seul message qu’il reçut pendant cette période lui vint d’un de ses anciens collègues qui le prévenait que son histoire avait fait pas mal de bruit sur la place parisienne et qui lui conseillait d’attendre un peu avant de postuler.

Ses journées étaient longues, il était seul, il ne faisait rien. Mais il n’entreprit rien pour que sa situation s’améliore. La dépression, la solitude et les regrets l’immobilisaient.


Un jour, il réalisa qu’il n’avait plus de bière dans son frigo et qu’il était trop tard pour en acheter. Il s’autorisa à prendre un verre d’une bouteille de whisky qui datait d’une fête qu’Arthur et son colocataire avaient faite dans leur ancien appartement. Il but un deuxième verre. Puis un troisième. Il passa une bonne soirée ce soir-là. Sa situation lui paraissait un peu plus facile à affronter. Il avait une sensation de liberté qui le ravissait. Mais surtout, cette nuit-là, il réussit à dormir plus de 7 heures. Cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Le réveil n’avait pas été si difficile. Il passa la journée à se promener dans son quartier. Le soir, pour se récompenser de son activité du jour, il se servit un verre vers 18 heures. Il resta éveillé jusqu’à deux heures du matin devant des vidéos d’adolescents qui jouaient à des jeux-vidéo. Puis il s’écria à voix haute, ce qui réveilla surement le membre de mon équipe qui était en veille à ce moment-là, « j’en prends un autre, c’est bon je connais mes limites ». Il se réveilla le lendemain à 11 heures.

Je pense que ce qui lui a plu dans le whisky qu’il consommait c’était le sommeil qu’il lui procurait. En plus de passer une soirée à peu près guillerette, il lui permettait de s’endormir rapidement, sans trop penser à lui, en s’oubliant. Il lui permettait de s’endormir sans pleurer.

Lorsque l’alcool n’agissait plus et que son sommeil redevint plus léger, il commanda des somnifères. Il ne voulait pas passer par un médecin, il les commanda directement d’Allemagne. Il s’enfonça peu à peu dans une dépendance qu’il était sûr de maitriser.


Dix semaines étaient passées depuis son licenciement. Il avait beaucoup bu pendant cette période. Beaucoup fumé aussi. Il s’était détruit pas à pas. Ce soir-là, il s’endormait doucement, légèrement ivre, une cigarette encore allumée dans sa main, il venait de prendre deux somnifères. C’était exceptionnel. La cigarette tomba sur le papier du kebab qu’il avait acheté trois jours plus tôt.

« Tout va bien, répéta-t-il en s’endormant. Tout va bien. »


Il faisait noir lorsqu’il se réveilla. Un noir dense. L’incendie n’était pas encore maitrisé, la fumée remplissait tellement la pièce qu’il était difficile de voir au travers. Il était porté par un pompier en sueur. Un bruit violent éclata derrière eux. Une partie du toit venait de céder permettant au sombre nuage de s’échapper.

La dernière chose qu’il vit avant de s’évanouir fut la flamme qui embrassait son matelas.

Chapitre 12

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