Chapitre 12 — Le dernier test

Ai-je pris une arme à main nue ?

Un ange, c'est des larmes, c'est des cris,

Ô dieu, de l'hiver à la nuit, c'est désordre,

Mais t'es belle dans ma vie

Odezenne – Vilaine

Dès son réveil à l’hôpital, la compagnie d’assurance l’avait appelé pour lui parler de « conditions d’indemnisation », de « plafond de remboursement », et de « la mise en place de l’enquête ». Encore sous le choc, Arthur avait acquiescé sans trop comprendre. Après deux jours d’observation, il s’installa dans un hôtel dans le 19ème arrondissement payé par l’assurance. Il n’était pas passé sur les lieux de l’incendie mais on lui avait dit qu’il ne restait plus rien. Les trois étages du dessous avaient aussi brulé.


Les jours passèrent et Arthur restait dans sa chambre. Il ne sortait que 10 minutes par jour pour aller acheter des cigarettes. Il ne buvait plus. Il prenait tous ses repas dans le restaurant vide de l’hôtel. Il attendait. Il ne pouvait dire clairement ce qu’il attendait, mais il attendait.


Trois jours après sa sortie d’hôpital, un de mes employés entra dans mon bureau en m’annonçant avec une certaine ironie « le prince de la milice céleste cherche à te joindre ».

L’Archange. Je me doutais qu’il reviendrait me parler. Cette fois-ci, il avait repris ses bonnes habitudes : appel crypté, nom de code, message d’introduction en alexandrins. Ça prouvait qu’il était content de la mission.

Après quelques paroles futiles, il rentra dans le vif du sujet :

« Bravo, le coup de l’incendie c’était très spectaculaire. »

Je n’étais pas d’humeur. Je ne répondis pas. Après un long de moment de silence, il reprit :

« Maintenant, tu peux m’expliquer comment vous avez fait ce coup de génie.

— Arthur s’est endormi avec sa cigarette, elle est tombée par terre, l’incendie a démarré. Rien de plus.

— Ne me prends pas pour un idiot. Je sais très bien qu’il est très peu probable qu’un incendie démarre ainsi et que rien n’arrive par hasard aux Sujets. »

J’attendis un peu avant de lui répondre. Je n’avais vraiment pas la tête à ça. Les fins de missions sont toujours difficiles pour les Anges.

« En plus d’avoir caché des micros et des caméras dans l’appartement que nous lui avons vendu, nous avons fait des travaux pour fragiliser les murs. C’est évidemment grâce aux publicités que nous avons mises en avant lorsqu’il naviguait sur internet qu’il a eu l’idée de commencer à prendre des somnifères et c’est évidemment nous qui lui fournissions ces somnifères particulièrement forts. Le soir de l’incendie, il était incapable d’entendre mon complice qui est entré dans l’appartement pour y mettre le feu.

— Ce n’est pas lui mais vous qui avez mis le feu ! Et vous avez caché cette information au Dieu. C’est du génie ! Et maintenant c’est quoi la suite ? »

Je raccrochai. La suite était évidemment prévue. Il suffisait que j’envoie l’ordre à mon équipe et la vie d’Arthur s’enfoncerait encore un peu plus. Mais je ne voulais pas le faire trop tôt. Je voulais, avant cela, être totalement sûr qu’Arthur allait réagir comme je le voulais.


Pour cela, je lui ai fait passer un test quelques jours plus tard. Je lui ai, en quelque sorte, offert une soirée où il avait la possibilité de s’en sortir. S’il agissait ce soir-là comme je l’avais prévu, j’avais alors la confirmation qu’il n’allait pas pouvoir s’en sortir, qu’il était piégé.

Cette soirée était très importante pour la mission. Je sais d’ailleurs que le Dieu l’a particulièrement appréciée : il a beaucoup regardé les vidéos que l’on a faites d’Arthur cette nuit-là. Plus que les vidéos, je sais qu’il a écouté en boucle la conversation qu’a eue Claire Lesportes le lendemain avec sa meilleure amie, Jeanne Lay.

Pour vous remettre dans le contexte de la conversation, Claire et Jeanne sont des anciennes camarades d’école de commerce d’Arthur. Claire et Arthur étaient dans la même association étudiante, mais ils ne se sont pas vus depuis la fin de leurs études et ont très peu d’amis en commun.

Appel téléphonique entre Claire Lesportes et Jeanne Lay le 11 novembre 2017 :

Jeanne Lay — Ça va ? C’était comment ta soirée hier ?

Claire Lesportes — C’était cool. C’est dommage que tu n’aies pas pu venir.

JL — Il y avait qui ?

CL — Comme d’habitude : Louis, Hortense, Louise, Laeti, Pierre et sa copine (qui est hyper détente d’ailleurs), puis toute la bande de Carnot avec Xavier, Julie et compagnie. Et j’avais invité des potes du taf, dont Victor que tu as dû voir l’autre jour à mon anniversaire.

JL —Oui, on n’avait pas mal parlé, il est sympa.

CL — Ah mais surtout, j’ai oublié l’essentiel, tu ne devineras jamais qui d’autre est venu !

JL — Dis—moi.

CL – Arthur Gutain !

JL — T’es pote avec lui ?

CL – Non pas du tout. On l’était un peu à l’ESSEC mais sans plus. Non, je l’ai croisé rue de Belleville en rentrant du taf.

JL – Faut que tu m’expliques comment tu te retrouves rue de Belleville en rentrant chez toi.

CL – Haha. Tu me connais je suis maudite ! J’ai eu une grosse galère de métro. Il s’est arrêté 20 minutes entre deux stations puis à la station Belleville, ils nous ont fait sortir. J’ai voulu prendre un Vélib’ pour rentrer mais il n’y en avait que dans une station en haut de la rue de Belleville. C’est en remontant cette rue que je suis tombée par hasard sur lui. On a parlé vite fait et je l’ai invité à la soirée.

JL— Et il va bien ?

CL – Je t’avoue qu’il était un peu bizarre. Déjà, il s’est ramené hyper tôt, avec les filles on n’avait pas fini de dîner. Il a attendu dans le salon avec la bouteille de whisky qu’il avait apportée.

JL — Sérieux ?

CL — Non mais ce n’est pas fini. Au début, je ne me suis pas trop occupée de lui. Il était assis sur la même chaise, il ne parlait à personne. Peut-être qu’il essayait, mais il restait souvent seul à regarder sa bouteille de whisky qui était encore fermée.

JL — C’est marrant j’ai le souvenir de lui comme quelqu’un qui pouvait parler à n’importe qui, hyper sociable.

CL — Il a changé ! Donc au début, il ne parle à personne ou à peu de gens. Mais d’un coup, comment dire, il a explosé en plein vol. En 10 minutes à peine, il a descendu sa bouteille de whisky. Il a commencé à parler fort, on n’entendait plus que lui. C’était hyper bizarre. Il riait à tout ce qu’on disait. Mais tu sais, ce genre de rire où tu sens que le mec est mal dans sa peau. Le rire trop poussé pour être vrai.

JL — Tu sais ce qui se passe dans sa vie pour qu’il soit comme ça ?

CL — Justement, c’est ça qui est bizarre, il m’a dit qu’il allait bien. En gros, on a commencé à danser dans le salon, et c’était un enfer, car il renversait les verres de tout le monde. Tu verrais mon canapé, il y a une énorme tâche de vin rouge dessus. Du coup, j’ai voulu le calmer un peu. On est allé à la cuisine pour discuter. Je lui ai posé des questions sur son boulot.

JL — Il fait quoi dans la vie ?

CL — Il travaille dans un fonds d’investissement qui finance des startups européennes. Ça a l’air d’être un super job, il m’a dit qu’il voyageait tout le temps, qu’il était passionné par ce qu’il faisait.

JL — Il a une copine ?

CL — Oui, ils viennent d’acheter un appartement et il m’a même dit qu’ils allaient se marier l’été prochain.

JL — Trop bizarre. Vous avez fait quoi après ?

CL — On a bougé à la Machine. Faut que je te laisse, mon frère vient d’arriver chez moi. Je te rappelle dans l’après-midi.


Les mensonges qu’Arthur avait dits à Claire Lesportes étaient exactement l’élément que j’attendais. Ils étaient la preuve que par la suite Arthur n’allait pas chercher de l’aide ou trouver une solution à ses problèmes. Qu’il était bloqué dans ce qu’on avait fait de lui. Ces mensonges peuvent sembler anodins mais ils ont été dans la vie d’Arthur la marque d’un point de non-retour.

Les gens de la soirée décidèrent d’aller à la Machine, une boîte à trois rues de l’appartement. Le videur ne laissa pas entrer Arthur parce qu’il était trop saoul. Le reste du groupe entra sans s’en rendre compte.

Il marcha seul dans la rue en direction de son hôtel. Il voulait prolonger cette nuit. Il ne faisait pas trop froid. Les rues de Paris étaient déjà décorées par les lumières de Noël. Il trouvait cela beau. Il avait l’impression de marcher dans une bulle de réconfort. S’il rentrait se coucher, il savait que cette bulle allait éclater.


Il entra dans un bar et commanda une mauresque . C’était une boisson d’été. Cela lui rappela les semaines à Arcachon chez ses cousins ou encore au Pays Basque chez Antoine.

Il observa les gens présents dans le troquet. Il découvrit un monde qu’il ne connaissait pas et qui au premier abord le dégoutait. A côté de lui, deux hommes puant le vieux vin s’engueulaient sur toutes sortes de sujets : la guerre en Syrie, les élections américaines, des chances du XV de France au prochain tournoi des 6 nations. Derrière eux, trois autres personnes, aux allures de clochard, tenant dans leurs mains sèches des pintes de bière, s’affrontaient aux fléchettes sans réussir à toucher la cible. Au fond du bar, une femme corpulente, serrée dans une robe bleu fluo, les yeux imbibés d’alcool, dansait sur le son grésillant qui sortait de la radio. Assis autour d’elle, trois hommes posaient sur elle leurs regards vides et marmonnaient des remarques inaudibles.

On pouvait voir sur la tête d’Arthur qu’il avait commencé par trouver ces personnes répugnantes, laides mais que, peu à peu, l’ambiance l’amusait. Il voulait maintenant en faire partie.

Il s’apprêtait à engager la conversation avec ses deux voisins lorsqu’un homme imposant à la barbe noire s’accouda au bar, commanda un gin tonic et le toisa avec sévérité.

« Tu t’appelles comment ? » grogna l’homme.

Arthur intimidé resta muet.

« Qu'est-ce que tu fous là si c’est pour rester muet comme une carpe ? »

Toujours sans voix, Arthur essaya de regarder ailleurs.

« T'as fini ta soirée et tu t’es dit, tiens je vais aller observer les prolos dans leur bar, ça va me détendre ? »

Arthur chercha des mots pour lui répondre mais il était trop ivre pour réfléchir. L’homme tapa violemment sur le comptoir ce qui fit sursauter Arthur.

« Qu’est-ce qu’il y a ? On est trop laids pour mériter ta voix de princesse ? Tire-toi si c’est pour nous prendre de haut. On n’est pas mieux que le reste du monde mais on n’est pas pire non plus petit con. Casse-toi je te dis !»


À chaque fois que je travaille sur une mission avec Jean, l’homme à la barbe noire, je suis étonné par le pouvoir de sa voix. Je le fais intervenir toujours au même moment : lorsque le Sujet est perdu. Le résultat est toujours impressionnant. Par exemple, après s’être fait crier dessus par ce dernier, Arthur est sorti en pleurant du bar. Il faut dire que l’axe d’attaque qu’avait pris Jean, en improvisant totalement (jamais il ne se renseigne sur le Sujet au préalable), était particulièrement bien choisi : lui reprocher son attitude, son snobisme. Alors même qu’Arthur allait prendre part à l’ambiance générale, Jean lui a barré la route en l’accablant de reproches.

Si Arthur s’est mis à pleurer, c’est qu’il se sentait coupable. Coupable d’avoir regardé ces gens d’un œil méprisant. Coupable de sa situation. Coupable d’être seul.


Il rentra à son hôtel, s’allongea sur son lit et s’endormit.

Je donnai l’ordre à mon équipe de passer à la suite.

A son réveil, Arthur reçu deux emails sur son téléphone.

Le premier venait de la compagnie d’assurance lui disant que les résultats de l’enquête affirmaient qu’Arthur avait démarré volontairement l’incendie. Les bouteilles d’alcool et les somnifères trouvés dans les débris de l’appartement confirmaient cette tentative de suicide et que « en raison de l’article 18 de son contrat d’assurance », il ne recevrait aucune indemnité.

Le deuxième email provenait de sa banque. Du fait de l’incident survenu à son appartement et des conclusions de l’enquête menée par la compagnie d’assurance, ses comptes étaient bloqués.

Dès la lecture de ses messages, il appela sa banque qui fut catégorique :

« Vous êtes débiteur de centaines de milliers d’euros. Sauf si la compagnie d’assurance lève le blocage d’indemnités, nous ne pouvons rien pour vous ».

Il appela sa compagnie d’assurance. On lui lut les grandes lignes du rapport d’enquête. La responsable au téléphone conclut par ces mots :

« Notre position ne changera pas. Vous pouvez toujours faire appel, mais il faudra prouver que vous n’avez pas essayé de mettre le feu à votre appartement. Pouvez-vous m’affirmer que vous n’avez pas fait une tentative de suicide ? »

Il resta sans voix, il était complétement perdu. Les dernières semaines lui paraissaient floues, il ne pouvait pas affirmer une telle chose.

Il rangea ses affaires rapidement pour partir. Dans le hall, la dame de l’accueil l’arrêta pour lui dire qu’il fallait qu’il paye la note car ils n’avaient toujours pas reçu le paiement prévu par l’assurance.

Il essaya de payer avec sa carte mais elle ne fonctionnait plus. Il prétendit aller retirer de l’argent au distributeur à côté.

Il s’enfuit.

Chapitre 13

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