Chapitre 14 — Le saut de l’Ange

J'suis accroché à sa branche j'me repose un peu

Comme les mésanges alcool et beuh c'est les mélanges

J'ai vu un peu saigner les anges

La vie est belle dans la ruelle mais elle est dure

Comme un mur sous la peinture de Michel Ange

Dooz Kawa - A l’arrière des bars

« Arthur Gutain, avant de sauter, tu devrais écouter ce que j’ai à te dire »

Il se retourna vers moi complétement déboussolé, les yeux encore plein de larmes.

— Je sais qui tu es Arthur, je sais ce que tu as perdu, je connais ta situation. Je te propose que tu m’écoutes et après tu seras libre de faire ce que tu veux, je te le promets.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il affaibli. »

J’aimerais honnêtement pouvoir vous dire que je n’ai pas dit la phrase suivante, mais en réalité je n’ai pas pu m’en empêcher.

« Une sorte d’Ange. »

Après un moment de silence, je repris.

« Ecoute, ce qui t’arrive n’est pas de ta faute.

— Qu’est-ce que vous en savez ? Bien sûr que c’est de ma faute. Je n’ai pas tout perdu, j’ai tout gâché, tout détruit. Toute ma vie je l’ai détruite. Vous ne savez rien, vous ne comprenez rien.

— Au contraire, je sais tout. Et crois-moi quand je te dis que je comprends ce que tu ressens.

— Qu’est-ce que vous savez ?

— Je sais par exemple que ce n’est pas ta cigarette qui a déclenché l’incendie de ton appartement. »

Cela retint son attention.

« Je vais tout t’expliquer, mais pour cela il faut que tu avances d’un pas vers moi. »

Il avança. Malgré la pluie, je m’assis. Il fit de même.

Je commençai alors à lui parler de la Société des Anges, à lui expliquer mon rôle, pourquoi j’avais décidé de le présenter à la cérémonie. Je lui décrivis la mission dans le moindre détail. Je lui racontai tout, sans rien omettre.

Une fois que j’eus fini, Arthur s’allongea, la tête enfoncée dans ses mains. Il marmonna des mots incompréhensibles, puis cria brutalement. Il se leva, et regarda vers l’horizon.

« Je comprends. Je comprends. Rien n’est de ma faute. C’est ça ? Si j’ai tout perdu c’est qu’on m’a tout volé. C’est ce que vous me dites ? C’est ça la vérité ? Tout était faux, je ne pouvais pas m’en sortir ».

Il ne tenait plus en place. Il partait dans un sens, s’arrêtait, revenait sur ses pas. Il tourna sur lui-même sans s’arrêter puis refit les cents pas sur la passerelle.

« Soit c’est faux, soit c’est vrai, n’est-ce pas ? dit-il les yeux plein de larmes. Mais là, je ne sais pas trop, vous voyez. Je suis un peu perdu. J’ai pris de la drogue tout à l’heure, je ne sais pas si vous savez. Ah si, évidemment que vous savez puisque vous êtes un « ange », que vous savez tout de moi. Bref, quand j’étais en plein délire, je ne savais pas très bien reconnaitre le vrai du faux, tout se mélangeait dans mon esprit. Et là, j’ai beau dire que je suis un peu redescendu depuis tout à l’heure, je ne peux pas m’empêcher de me poser des questions ».

Ses mains s’agitaient dans tous les sens. Sa peau semblait le démanger, il se grattait compulsivement.

« Comment dire ça ? Je doute. Je pense que c’est le mot, ria-t-il nerveusement. Car vous comprenez, soit ce que vous me dites est vrai. Soit c’est faux. Et ça, ça me fait peur. Vraiment peur. Car finalement je ne pense pas que la drogue ait arrêté de faire son effet. Donc, j’ai tendance à me dire que tout est faux, que je suis un putain de fou. Que mon cerveau a complétement vrillé »

Arthur était en train de développer une crise de paranoïa. Une paranoïa inversée en quelque sorte : il refusait de croire que la Société des Anges existait, il refusait d’accepter qu’il était au centre d’une machination.

« Votre histoire est fausse, cria-t-il en larmes, cette version de l’histoire est fausse. Dans la vraie version de l’histoire, il n’y a pas de Société des Anges. Pas de missions, pas de cérémonie. Cette version est pathétique mais elle est vraie. C’est celle d’un jeune homme qui s’isole. Qui perd ami et famille. Qui n’est pas à la hauteur. Qui se fait virer de son travail et qui met le feu à son appartement. L’histoire d’un homme irréfléchi qui détruit sa propre vie. Un homme qui une fois à terre est trop lâche pour se relever et qui préfère alors en finir. Mais avant de mettre fin à sa grotesque existence, il délire. S’invente une histoire pour tenter de se sauver. Créer tout un monde pour se persuader que tout ceci n’existait pas. Qu’il est victime et non coupable. Son cerveau joue le jeu. Lui fait avoir des visions. Lui montre un ange prêt à le sauver. »

Je compris à ce moment-là à quel point Arthur et moi étions semblables.

« Vous n’existez pas. Vous êtes une création de mon cerveau. J’ai tout inventé. Il n’y a ni Ange ni Sujet. Je suis l’Ange et le Sujet. Nous sommes la même personne. Le bourreau et la victime. La Société des Anges n’existe pas. »

Après tout, avec un peu de recul on peut concevoir cette version de l’histoire comme plausible, il est normal d’y croire.


Il s’arrêta d’un coup. Regarda vers l’horizon et marcha vers le vide. Je le pris par le col, le plaquai au sol et le giflai violement. Il chercha à se débattre puis s’immobilisa brusquement. Il se mit à rire. Un vrai rire joyeux comme il n’en avait pas connu depuis près d’un an.

« J’ai mal ! J’ai terriblement mal espèce de taré. Cela veut dire que vous existez ! Si vous arrivez à me faire mal, c’est que vous existez. Et si vous existez c’est que c’est que tout ce que vous m’avez dit est vrai. Je ne suis pas fini, je vais pouvoir tout réparer, tout reprendre depuis le début.

— Arrête de rire, lui ordonnai-je en me rasseyant près de lui. Ce n’est pas parce que tu sais tout que ta situation va s’arranger. Tu ne peux rien arranger. C’est comme si on t’avait poussé à t’enfermer à double tour dans une cellule et à détruire toi-même la clef. Nous avons tout fait pour que tu ne trouves pas les solutions à ta propre situation. Crois-moi, tu auras beau chercher des moyens de t’en sortir, tu n’y arriveras pas.

— Comment pouvez-vous en être si sûr ?

— Car j’ai été à ta place. J’étais un jeune marié avec une vie formidable et facile. Puis j’ai été le Sujet d’une mission dirigée par Harry Bequert, un ancien Ange, et tout s’est effondré. Le Dieu qui avait financé la mission dont j’étais la victime n’a pas voulu que la Société des Anges sauve ma situation. Harry m’a tout expliqué comme je viens de le faire pour toi. J’ai essayé de reparler à mon ex-femme, de revoir mes amis. Mais tout ce que je tentais rendait ma situation pire. J’ai vite compris que ma situation était dans une impasse… tout comme la tienne. »

Il ne répondit pas. Les larmes recommencèrent à couler sur ses joues. Il cherchait des solutions, mais comprenait qu’il ne pouvait pas en trouver.

« Mais vous, vous pouvez me sauver. C’est ce que vous allez faire… Pas vrai ?

— Je n’ai pas le droit. Le Dieu a décidé que je ne pouvais pas le faire. Pourtant, en un peu moins d’un an, avec toute mon équipe travaillant sur le coup, ta vie serait redevenue à peu près la même. Mais je ne peux pas. Si je le fais, de graves ennuis pourraient m’arriver. Je n’ai pas le choix.

— Alors qu’est-ce que je peux faire ?

— La seule chose que je peux te proposer, c'est ce que la Société des Anges propose à tous les Sujets qui n'ont pas été sauvés par les Dieux : un travail. Un travail qui ne ressemble à aucun autre. Un travail immoral. Mais tous les métiers ont une part d’immoralité. »

Il me regarda sans être sûr de comprendre.

« Je te propose d’être un Ange ».


FIN


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Keuma

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