Chapitre 3 — La Cérémonie des Dieux

M'assure que c'est par méprise que je trippe avec les anges

Et m'envoie aussitôt vers les flammes et puis la fange

MC Solaar – Solaar pleure

Le 24 décembre au matin, le soleil n’est pas encore levé mais je suis déjà debout chez moi. Je n’arrive pas à dormir. Malgré la confiance que j’ai en mon Sujet, je suis stressé. Je fais les cent pas, je bois des litres de café. Mais ce n'est pas suffisant, je descends au tabac en bas pour acheter un paquet de gitanes. Cela fait des années que j'ai arrêté de fumer, mais là j'en ai besoin. Je remonte chez moi, je reprends un café, je relis mon discours et, évidemment, je consulte mon ordinateur pour savoir ce que fait Arthur.


Le GPS de son téléphone m’indique qu’il est à la Brasserie Barbès. Il avait réservé une table trois jours auparavant pour un brunch (Appel passé à 20h34 le 21/12/2016 depuis son bureau). Il y est avec Anna, sa copine. Il va lui offrir le bracelet qu’il a commandé le 4 décembre sur le site swarovski.com. Je devine aussi ce dont il va lui parler : son boss lui a envoyé un email hier à 23h46 pour lui indiquer qu’il avait fait du « très bon boulot ces derniers mois » et que son travail allait être moins stressant au prochain semestre. Je sais qu’il a été touché par cet email car dix minutes plus tard, il en a parlé à son colocataire lui disant qu’il sera « beaucoup plus dispo pour faire la fête à partir de maintenant » (enregistrement audio 23/12/2016 23 : 58 lieu : cuisine du Sujet). Ils ont, dans la foulée, réservé des places pour le concert d’Odezenne, groupe de rap bordelais jouant à la Cigale en avril (réservation faite via l’ordinateur d’Arthur sur le site Fnac.com).

Après le brunch, Arthur prendra le train de 15h39 pour Bordeaux (billet réservé depuis l’application dédiée de son téléphone). Il va rejoindre son ami Paul vers 18h pour prendre un verre rue Furtado puis prendre un bus pour retrouver l’appartement de ses parents.


Ma montre indique 14h, je prends mon sac et je pars.

La cérémonie se passe chaque année au même endroit, dans des souterrains de Paris, je ne sais pas exactement où. Peut-être sous le Jardin des Tuileries, mais je n’en suis pas totalement sûr. Chaque Ange a un chemin bien défini pour accéder au lieu, pour des raisons de confidentialité. Certains doivent se faufiler dans des bouches d’égout, d’autres y ont accès par des couloirs condamnés du métro ou encore, comme moi, par des caves d’anciens immeubles haussmanniens.


Arrivé devant le 24 de la rue Argenteuil, je tape machinalement le code de l’immeuble et me dirige vers la porte rouge de la cave commune, au fond de la cour. Je referme derrière moi, j’allume ma lampe de poche, je dévale les escaliers. Je marche d’un pas vif de couloirs en couloirs, j’ouvre une vieille porte en bois, je reprends des escaliers, je me glisse dans un long passage étroit, puis un autre. Plus j’avance et plus je dois me baisser pour continuer. Je ne réfléchis pas, mes pas me guident dans cette interminable galerie d’escaliers que j’arpente chaque année. J’arrive enfin dans un corridor de pierre lorsque j’entends un bruit. J’allume devant moi et vois un homme assis par terre. Il est déjà habillé de la toge blanche que les Anges doivent porter pour la cérémonie mais il n’a pas encore son masque. Je reconnais son visage. C’était l’élève d’un ancien collègue Ange. Il va effectuer sa première mission tout seul. Je m’assois près de lui. Je sors mon paquet de cigarettes et lui tends. Sans rien dire, il en prend une d’une main tremblante. Il doit avoir dans les 24 ans, peut-être même moins. Je sais ce qui se passe dans sa tête. Il a enduré des choses terribles pour obtenir ce poste. Maintenant, il doute. Il va assister à sa première cérémonie, il va présenter une personne innocente devant une assemblée et cette personne va voir sa vie se détruire. Il a toutes les raisons de douter. Il sanglote. Je regarde l’heure, nous sommes en retard, mais peu importe. Je reprends une cigarette. Je le regarde. Après un temps, je me lève.

« Tu devrais mettre ton masque, cela effacera tes hésitations » lui dis-je. Il s’exécute. Son masque dessine un visage à l’expression neutre peint en rouge. Le visage est tellement impassible qu’il est possible de l’imaginer aussi bien hilare que totalement désespéré. C’est effrayant à regarder. Il le couvre avec la capuche de sa toge blanche. Je m’habille aussi. Mon costume est similaire au sien, à la différence près que le mien est plus usé. Nous marchons sur encore cent mètres avant d’arriver devant une porte blindée. J’introduis ma clef et j’ouvre la porte.

Nous traversons une galerie où des inscriptions sont gravées dans l’argile sur les murs et le plafond. Le jeune homme qui me suit les regarde avec attention et découvre des dates ainsi que des noms. Il comprend qu’il s’agit de toutes les missions qui ont été réalisées.

« 1865 ? Je ne savais pas que la Société des Anges était aussi ancienne », dit-il. Je ne réagis pas. Il lit à haute voix des noms d’Anges et de Sujets qui lui tombent sous les yeux. Je continue d’un pas assuré à remonter ce long chemin au travers de dates qui deviennent de plus en plus contemporaines. Des torches de feu ponctuent notre parcours. Les gravures autour de nous indiquent maintenant les missions de 1995, puis de 1996, puis de 1997. J’accélère le pas.

« Dis-moi, c’est quoi ton nom exact ? » me demande-t-il amusé.

Je ne réponds pas, je continue à marcher tout droit sans me retourner. Je suis terriblement tendu, j’écrase dans ma poche mon paquet de cigarettes. Il insiste. Je me retourne alors brutalement, m’agrippe avec force au col de sa toge et le plaque contre le mur.

« Je sais ce que tu cherches. Tu cherches à trouver mon nom écrit sur ce mur pour voir mon historique. Peut-être même que tu cherches la mission par laquelle tout a commencé pour moi. Écoute-moi bien : on ne parle pas de ce genre de choses ici. Si un Ange veut te dire un truc sur lui, il te le dira. Mais ne demande jamais rien. Et surtout, n’oublie pas : on a beau s’entraider entre Anges, se comprendre, nous ne sommes pas des amis. Nous ne sommes pas faits pour avoir des amis. » Je le relâche violemment, son masque tombe dans la poussière.

Je reprends mon chemin et regrette immédiatement ma réaction. Il n’a pas dû la comprendre. Cela mettra du temps avant qu’il la comprenne.

Le couloir se termine enfin. « Vous êtes en retard, il ne manque plus que vous » nous crie l’Archange, le directeur de la Société des Anges, qui nous attendait derrière une épaisse porte d’acier. « Les Dieux sont sur le point d’arriver, dépêchez-vous ». Il est habillé d’une longue toge noire et d’un masque similaire aux nôtres mais coiffé de volumineux bois de cerfs. Mon camarade se dépêche de le suivre. Je prends mon temps, les Dieux pourront m’attendre. Je dépose mon sac dans une petite crypte située sur la gauche où d’autres affaires sont déjà empilées puis je parcours un long couloir humide pour les rejoindre.

J’entre alors dans la salle de cérémonie, un immense amphithéâtre creusé dans la pierre. Du plafond pendent une dizaine de lustres de bougies propageant dans la salle une lumière chancelante. Au centre de la pièce se trouve une scène ovale encerclée de hauts gradins où sont disposés sur cinq niveaux une centaine de fauteuils imposants. L’endroit est vertigineux par sa hauteur. Sur la scène, mes collègues sont déjà disposés en cinq lignes distinctes. Je me joins à celle du fond et jette un coup d’œil à mon voisin. Je reconnais Victoire, une camarade de longue date. L’Archange monte sur un socle surélevé en face de nous, devant une assemblée encore vide.

Soudain, un roulement de tambour éclate du fond des coulisses. Il lève alors les bras au ciel en criant :


« Vénérables Dieux, moi, l’Archange, je vous prie

De bien vouloir rejoindre les Anges ici,

Pour nous montrer votre force et votre puissance

Sur le négligeable, sur l’insignifiance. »


Les percussions deviennent de plus en plus fortes. Mes collègues et moi-même reprenons machinalement en chœur :


« Pour nous montrer votre force et votre puissance

Sur le négligeable, sur l’insignifiance. »


Je me tourne vers les coulisses et vois l’imposante machinerie se mettre en route. Des chaînes, des poulies, des cordes s’activent. Le toit de l’amphithéâtre s’ouvre laissant échapper une éblouissante lumière qui tombe sur nous. Une passerelle se détache du centre du plafond et lévite dans l’air en dessinant des grands cercles. Pendant que le bruit s’accélère des centaines de toges rouges vives descendent chacune leur tour de la passerelle pour rejoindre les fauteuils. Ils portent sur leurs épaules des masques colossaux d’animaux plus vrais que nature : des têtes d’aigle, de lions, de léopard, ou encore de loups. Puis le fond sonore s’arrête et le temps reste suspendu. Plus personne, dans cet immense hémicycle, ne bouge. Nous sentons ces tâches rouges prêtes à fondre sur nous dans un silence étouffant.

L’Ange en face de moi tremble de toute part. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit du jeune que j’ai trouvé à l’entrée qui est impressionné par ce folklore. Je le comprends. Ça l’était pour moi aussi au début. L’Archange reprend la parole :


« Anges c’est à vous maintenant de disparaitre,

Pour revenir chacun votre tour présenter,

Les piètres Sujets, les misérables êtres,

Que les vénérables Dieux vont étudier. »


Nous sortons alors de la scène par les coulisses. Installés dans les alcôves situées autour de l’amphithéâtre, nous enlevons nos masques. Nous plaisantons sur l’absurdité de cette mise en scène, sur le délire ridicule de ces nantis. Nous les insultons sans limite. Nous imitons notre boss, l’Archange. Nous nous donnons des nouvelles, nous comparons nos Sujets. Chacun notre tour, nous sommes appelés sur scène. En attendant, nous buvons, nous fumons avec excès, comme pour essayer de prendre de la distance avec ce que nous nous apprêtons à faire, pour ne pas trop réfléchir aux conséquences. Malgré notre apparente légèreté, nous sommes de plus en plus stressés. Dans cette pièce mal aérée, les rires deviennent de plus en plus faux, l’ambiance est électrique. Après le passage de la plupart de mes collègues, on m’appelle enfin.

Je remets mon masque et me dirige vers la scène. Je me tiens debout devant les toges rouges. Chaque Dieu a dans ses mains une tablette avec l’ensemble des informations d’Arthur. Depuis une semaine déjà, ils ont pu le suivre, écouter toutes ses conversations, apprendre tout de lui. Avec sa manière théâtrale habituelle, l’Archange prend la parole :


« Les Dieux t'accordent leur temps, leur attention,

Ils daignent écouter ta proposition. »


Je regarde une dernière fois les Dieux et les yeux perçants de leurs masques d’animaux. J’observe leurs mains gantées prêtes à prendre la petite cloche présente en face d’eux qui leur permettra de faire monter l’enchère. Je n’ai le droit qu’à un sonnet. 14 vers de 12 pieds. 45 secondes à peine. J’inspire profondément et me lance :


« Je vous propose un jeune homme qui est aimé

Par de l'amour familial et amical

De l'amour fort dans lequel il ne peut douter

De l'amour qui le protégera de tout mal ;


Sans crainte sa vie sera remplie de succès

On peut dire qu'Arthur a tout de l'homme heureux

Peut-être que son grand bonheur est mérité

Il est aimable, gentil, et talentueux ;


Parmi les siens, Arthur vit dans la sûreté

Votre pouvoir est-il plus fort que ses filets ?

Pouvez-vous donc faire tomber un homme saint ?


Mais que se passe-t-il quand chute un homme honnête ?

Le doux agneau se transforme-t-il en bête ?

Que sera Arthur quand il ne sera plus rien ? »


J’ai entendu des cloches sonner durant mon discours mais je n’ai pas pu les compter. Je lève la tête et m’aperçois que mon boss ne reprend pas la parole. Les sonnettes résonnent encore, elles se répondent dans l’assemblée. Je savoure ce ricochet musical qui ne s’arrête pas mais je suis un peu perdu. Des collègues curieux jettent un œil depuis les coulisses. Je n’ai aucune idée du montant de l’enchère. Après de longues minutes, les tintements se finissent. Mon patron orné de ses bois de cerfs est censé reprendre la parole mais il n’y arrive pas, il bégaye « Sache Ange… qu’un Dieu … seconder ». Je n’attends pas qu’il finisse et sors de la scène.

Victoire me saute dessus dès que je rentre dans les coulisses :

« T’as même réussi à faire taire l’autre illuminé !

— Pourquoi est-il comme ça ? de combien est l’enchère ?

— Tu ne sais pas ? 23 millions ! ».

Je comprends que je suis le centre de l’attention, tous mes collègues me regardent d’un air hébété. Sans dire un mot, je prends mes affaires et part.


23 millions. Voici le budget de ma mission. C’est un montant phénoménal. Jamais je n’ai eu une telle somme pour une de mes missions.

23 millions. Il ne m’en faudra à peine 500 000 pour faire tomber Arthur. Après la commission prise par ma Société, le reste sera pour moi.

Alors qu’il doit finir son repas de Noël avec ses parents et son frère, Arthur ne sait pas qu’il est en train de vivre l’un de ses derniers moments heureux. A partir de maintenant, un ange veille sur lui.

Chapitre 4

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