Chapitre 5 — La Première Attaque

Tous mes anges sont partis quand mes démons se révoltèrent

J'suis une balle perdue pas le revolver

Je tire que sur la verdure

J'ai juste besoin que les mauvais jours passent comme l'hiver

J'suis pas à contresens, j'ai pris le bon mais peut être à l'envers

Jazzy Bazz – Besoin de sens (Nekfeu ft. Jazzy Bazz et Framal)

Il était crucial pour mon équipe et moi de pouvoir suivre au plus près cette soirée. J'ai longtemps pensé à incruster un de mes collaborateurs à la fête mais c'était trop risqué et le rendu pour le client n'était pas garanti. J'ai préféré jouer la carte de la sécurité en bloquant internet chez les hôtes afin qu’ils appellent un technicien pour réparer leur connexion par fibre optique. Le technicien, un de mes agents, en a profité pour installer des micros et des caméras. Une bonne partie des gens invités étaient surveillés par mon équipe, nous avions donc aussi à disposition toutes les photos et les films que ces personnes prenaient avec leur téléphone pendant la soirée.

Tout laissait à penser que cette fête fut une réussite.

Les messages que reçurent quelques jours plus tard les trois amis qui avaient organisé la soirée furent unanimes :

"C'était la folie, merci les amis" message reçu par Stéphane Boujant le 01/01/2017 via Facebook Messenger

"J'espère que le réveil n'est pas trop dur, merci encore pour hier" message reçu par Stéphane Boujant le 01/01/2017 via Whatsapp

"Merci à toi et tes colocs, c'était génial" message reçu par Marc Lubois le 01/01/2017 via Whatsapp

"Merci pour hier et bon courage pour le rangement ;)" message reçu par Stéphane Boujant le 01/01/2017 via Whatsapp

"C'était cool de se voir, tes colocs sont très sympas, super réveillon !" message reçu par Marc Lubois le 01/01/2017 via SMS

"Encore merci pour le 31 les gros, la reprise est dure !" message reçu par Stéphane Boujant, Marc Lubois, Louis Listeau le 02/01/2017 via Facebook Messenger


Aucun des 45 invités ne voulait que cette soirée s'arrête. Les conversations étaient naturelles et faciles. L'odeur des cigarettes n'était pas écœurante, l'alcool avait la folie nécessaire, et les joints qui se baladaient semblaient doux comme les sucreries présentes sur la table du salon.

Dans la cuisine, on débattait de sport, de politique, de Facebook, de l'écologie, du futur, de rap, des Etats-Unis et de la décoration de la cuisine. On était d'accord pour s'opposer et opposés à s'accorder. En une même phrase, les théories se créaient puis s'envolaient. L'absurde était pris au sérieux puisque rien de ce qu'ils se disaient ne leur semblait important. Les réparties, les moqueries, les railleries n’étaient pas blessantes car faites avec talent. Les paroles enivraient plus que les verres.

Dans la première partie du salon, qui était normalement la chambre d'un des colocataires, une longue table de bière-pong était à l'origine de plus d'émotion qu'une finale de coupe du monde. Les balles d'airs passaient de mains en mains pour retomber dans les verres de bière. Tantôt joueur, tantôt spectateur, les participants glorifiaient autant un gagnant qu'un perdant. Au cours de la soirée, la douce folie autour du jeu grimpa sans avoir de conséquence. On tirait de plus en plus loin dans des verres de plus en plus remplis. La bière faisait place au gin, à la vodka, au whisky. Puis un des joueurs eut l'idée de changer de projectiles, en prenant des stylos, des clefs, des boulettes de papiers. Marc, le résident de la chambre, et l'ensemble des personnes autour trouvaient cette idée idiote et donc nécessaire. Les gens qui passaient dans la salle et qui participaient n'en avaient peut-être pas pleinement conscience mais ils étaient en train de se construire des souvenirs durables. Les rires de cette soirée allaient résonner comme un écho pendant longtemps.

Dans la deuxième partie du salon, on dansait avec autant d’ironie que de sérieux sur des tubes français. On chantait faux et ensemble. Les gens paraissaient se balancer et rire sur le même rythme. L'ambiance électrique permettait de se rapprocher, de s'enlacer, de s'aimer.

Surtout, dans cette soirée, rien n'était figé. On passait d'une ambiance à une autre tels des électrons libres. Les évènements n'avaient aucune chronologie, même le décompte de la nouvelle année était flou.

Arthur était au cœur de cette soirée, partout à la fois, présent dans les plus forts rires, aimant avec une force sans nom ses amis, les inconnus qu'il rencontrait, mais surtout sa copine. La soirée se finit trop vite mais rien ne semblait pouvoir arrêter le bonheur qu'ils avaient connu dans cet appartement.


Vers 5h30, Anna était fatiguée et ils décidèrent de rentrer chez elle. Ils commencèrent par marcher dans la rue, en s'embrassant, en s'aimant, dans le froid sans s'arrêter, avant d'attraper un taxi.

Mon taxi.

Une fois installée, Anna me demanda si elle pouvait charger son portable « comme dans un Uber », je lui tendis le fil, elle le brancha et l'alluma.

Après deux minutes de silence, la sonnerie du portable d'Anna sonna. « C'est pas vrai » dit-elle quelques secondes plus tard.

« Qu'est-ce qui se passe ? Demanda Arthur.

— J'ai reçu un email d'une des agences auxquelles j'ai postulé.

— Cool, répondit Arthur sans comprendre.

— Tiens, lis. »


Email reçu par Anna Luse le 1er décembre 2017 à 05:20

Dear Anna,

As we discussed, we are glad to offer you an internship position at Lanku Inside Design.

You will work on a new call for project that we received this week. Your knowledge about South European architecture will be really useful for us. Be sure that you will be a key actor of our team.

The salary will be 5,000 rmb per month plus a commission if we win the call for project.

The working hours will be from 9am to 6pm Monday to Friday.

Please confirm with us that you accept the offer, we will take in charge your flight and visa costs.

Would it be possible for you to arrive this week in China ?

Feel free to call me if you need further information.

Best,

Melek Cuo

T. (+86) 21 6468 9537

Room 1122, 267 Wuxing Rd

200030 Shanghai, China


Arthur redonna à Anna le téléphone sans la regarder.

« Je suis tellement contente ! Dit-elle.

— Je ne savais pas que tu avais postulé en Chine...

— Je ne te l'avais pas dit car je n’y croyais pas. J'ai eu une chance incroyable, l'offre est apparue mardi sur mon Linkedin, j'ai envoyé un email. Ils m'ont appelée dans la foulée en me disant qu'ils étaient pressés sur le process, mais je ne pensais pas que ça allait être aussi rapide.

— Ils n'ont pas l'air très sérieux en tout cas.

— Tu rigoles ? C’est l'une des agences d'architecture les plus innovantes de Shanghai.

— Tu comptes vraiment y aller ? demanda-t-il.

— Evidemment ! Il est quelle heure ? Il est un peu trop tôt pour appeler ma mère, répondit Anna sans se rendre compte de la déception d'Arthur.

— Tu aurais pu m'en parler avant, dit Arthur sur un ton un peu plus agressif.

— Je suis désolée, je ne l'ai pas fait par superstition je t'avoue. »

Un long silence s'installa entre les deux.

« Bon dis-moi ce qui ne va pas, dit Anna.

— Tu pars pour je ne sais combien de temps à l'autre bout du monde dans une semaine, mais t'inquiète tout va bien, répondit Arthur énervé.

— Tu pourrais me féliciter avant de penser à toi !

— Désolé d'être triste que tu partes, désolé d'être triste de ne plus pouvoir te voir.

— Je ne vois pas trop ce que ça va changer.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Avec ton boulot de l’enfer, on ne se voit jamais de toute façon, dit brutalement Anna.

— On en a déjà parlé et je t'ai déjà dit que ça allait s'arranger.

— Ça fait 3 mois que tu me dis ça.

— J'ai un taf qui prend du temps, c'est comme ça.

— Et bien moi, j’ai un taf qui me demande de partir en Chine, c'est comme ça !

— Bon vu que ton départ n'a pas l'air de t'émouvoir plus que ça, je pense que je peux moi aussi partir l'esprit léger. Vous pouvez vous arrêter là, Monsieur, s'il vous plait, me dit-il. »

J'arrêtai la voiture immédiatement et il sortit en claquant la porte. Je redémarrai rapidement afin que ni l’un ni l’autre n’ait le temps de revenir sur sa décision.

Arthur est rentré à pied chez lui et pleura durant tout le trajet du retour. Son portable n'avait plus de batterie, il ne pouvait donc pas s'excuser auprès d'Anna.

La Première Attaque avait touché sa cible.

Chapitre 6

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