Chapitre 6 — L’isolement des Sujets

Il mate par la vitre la solitude qui le mine

Fait passer la quinine pour un sucre

Faut être lucide, il faut qu'on se libère, disent-ils

Ils n'en discutent pas, confondent la rime et l'acte

La fuite et le suicide, un pacte, une promo sans tract

Oxmo Puccino – L’enfant seul

Lorsque j’ai commencé ce travail, il y a une vingtaine d’années, j’assistais Harry Bequert – un Ange aujourd’hui à la retraite – dans ses missions. C’était ce qu’on appelle mon Malakh : une sorte de mentor qui vous choisit pour prendre sa place en tant qu’Ange dans la Société.

« Une personne seule tombe plus facilement. Commence par isoler ton Sujet et le reste suivra ». Voici la première chose que m’a apprise Harry et j’ai toujours appliqué cette méthode pour mes missions.

Je devais isoler Arthur de trois liens : sa copine, sa famille, et ses amis.


Sa copine fut l’élément le plus important et c’est pour cela que j’y ai consacré la Première Attaque. J’ai vite compris que la seule façon de faire rompre ce couple était d’éloigner Anna le plus loin possible. Elle souhaitait déjà partir pour l’étranger afin d’effectuer un stage ou un échange universitaire, cependant elle focalisait ses recherches dans les pays européens. Il fallait que je la pousse à postuler dans des pays plus lointains. J’ai étudié les moyens pour un profil comme le sien d’être recruté en Australie, en Inde, en Corée, ou en Chine. J’ai pour cela piraté les serveurs de nombreux cabinets d’architecture. J’ai remarqué que le marché chinois fonctionne beaucoup par appel d’offres. Les agences n’hésitent pas à recruter des étudiants européens, surtout espagnols, sur des périodes de 6 à 9 mois pour travailler sur des concours précis.

Le message que j’ai fait envoyer par le Dieu le soir de notre rencontre avait pour but de créer l’appel d’offres à Shanghai. Je savais que la directrice de l’hôtel qui recevrait le message allait réagir très vite. En moins de 24 heures, les principales agences de Chine étaient prévenues que le Mandarin Oriental Hotel souhaitait refaire l’intérieur de son 24ème étage. Etage où se trouvaient les chambres les plus luxueuses.

La concurrence entre les agences face à un appel d’offres de cette importance est telle qu'il était sûr qu’elles allaient être pressées de constituer leurs équipes pour se mettre au travail.

Trois agences que j’avais identifiées ont rapidement envoyé des annonces dans des écoles d’architecture en Europe. Sur le serveur de ces agences, j’ai supprimé les meilleurs CV qu’ils recevaient afin que le profil d’Anna soit mis en avant.

Malheureusement, du fait des vacances, le site d’annonces de l’école d’Anna n’a pas affiché ces offres. Une des agences avait cependant mis l’offre sur Linkedin, je n’avais plus qu’à la faire apparaitre sur la page d’accueil d’Anna lorsqu’elle se connecterait au site (ce qu’elle faisait tous les matins). Elle postula directement. Dans le message que le Dieu a envoyé, il était précisé qu’il voulait que l’étage 24 ait « une touche méditerranéenne ». Je n’avais pas fait cette demande au hasard, puisque le sujet de mémoire d’Anna l’année précédente avait justement été « L’influence méditerranéenne sur l’architecture d’intérieur des complexes hôteliers de luxe en France ».

Elle fut évidemment rappelée très vite par l’agence qui fut emballée par son profil. Afin de pousser la motivation d’Anna, j’ai mis en avant sur son Twitter des articles relatant les plus grands projets faits par l’agence afin qu’elle ait l’impression de postuler auprès d’une structure ayant une très grande réputation.

Dès le 30 décembre, l’agence lui envoya l’email lui annonçant qu’elle avait le poste. Cependant, j’ai bloqué cet email afin qu’il ne lui arrive que le 1er lorsqu’ Artur et elle se trouveraient dans mon taxi.

L’alcool et la fatigue de la fête apportaient les conditions parfaites pour que la déception d’Arthur se transforme en réel énervement de sa part. Lorsqu’il est sorti de la voiture, un de mes collaborateurs a directement mis à plat la batterie de son téléphone. Il rentra seul et en sanglots.

Une fois chez lui, à bout de force, il s’allongea sur son lit et s’endormit. Dès son réveil le lendemain, il brancha son téléphone et l’alluma, mais nous fîmes en sorte que son portable bugue, tout comme le Wi-Fi de son appartement. Son colocataire étant absent, il n’avait pas la force de sortir de chez lui pour trouver une solution.

Pendant ce temps-là, tout en attendant des excuses de la part d’Arthur, Anna prit contact avec l’agence d’architecture. Ils fixèrent son départ de France au vendredi 6 janvier, soit cinq jours après, afin de régler la question de son visa.

Le lendemain, de bonne heure, Arthur prit un train pour se rendre à Courchevel. Pendant trois jours, son entreprise y organisait son séminaire annuel. Au programme : ski, réunions de motivation et soirées en club financées par la boite. Initialement ces trois jours étaient prévus la semaine d’après mais le PDG de MA Consulting avait fait avancer ce séminaire pour pouvoir s’y rendre. En effet, les dates initiales ne lui convenaient pas car c’était ce jour-là qu’était prévue la date de son divorce. Un simple piratage de la boite email d’un juge aux affaires familiales suffit pour que mon équipe fixe cette date.

Dans le chalet loué par son entreprise, Arthur ne captait pas. Il ne put échanger que des SMS avec Anna et encore, il ne les reçut pas tous. Mon équipe bloqua par exemple celui où Anna l’informait de sa date de départ. Il revint le mercredi soir très tard.

Le lendemain, il retourna au travail où une journée de dingue l’attendait. Il n’eut pas une minute pour appeler Anna et elle, de son côté, était trop fière pour l’appeler. Il sortit de son travail à minuit et essaya de la joindre mais elle dormait déjà.

Il ressaya à son réveil et elle décrocha. Elle lui dit qu’elle finissait sa valise, qu’elle partait le jour même. Il ne s’attendait pas à ce que son départ arrive si vite. Il lui reprocha de ne pas l’avoir informé. Elle s’énerva et raccrocha. Il la rappela en s’excusant. Elle lui dit qu’ils pouvaient se retrouver pour un café dans la matinée, sauf qu’au même moment la boite mail d’Arthur se réveilla et il comprit qu’une nouvelle journée de travail intense l’attendait. Alors qu’il hésitait, je décidai de l’appeler en numéro caché. Toujours en communication avec Anna, il fut paniqué à la vue d’un appel inconnu sur son téléphone. Dans la panique il balbutia quelques mots incompréhensibles.

« Ce n’est pas possible à cause de ton boulot j’imagine, demanda Anna.

— C’est qu’aujourd’hui…

— Au revoir Arthur. »

Elle raccrocha. Pendant ce temps la boite mail d’Artur continuait de se remplir. Abattu, il prit le métro pour aller à son travail.


Concernant sa famille, je dois avouer que j’ai eu un peu de chance. Bien avant que je ne démarre la mission, sa mère avait obtenu un poste au Sénégal pour une durée d’un an. Il était donc prévu qu’elle et son mari partent autour du 12 janvier. Bien que je ne fusse en aucun cas responsable de ce départ, mon équipe prit soin de filtrer les informations envoyées au Dieu afin qu’il imagine que tout cela était les conséquences de la mission qu’il avait financée.

Je fis tout pour nuire aux échanges qu’Arthur eut les mois suivants avec ses parents et Anna : j’interférais sur ses conversations Skype afin qu’elles soient de mauvaise qualité et je décalai le temps de réception des emails qu’ils s’envoyèrent afin de bouleverser la cohérence de leurs échanges. Cela l’éloignait un peu plus d’Anna et de ses parents.

Quant à son frère, étudiant à Toulouse, cela fut assez simple puisqu’Artur et lui n’avaient déjà pas beaucoup d’échanges à distance. Un de mes collaborateurs s’arrangea pour que sa liste remporte les élections pour prendre la direction du Bureau des Elèves de son école afin qu’il soit occupé pour les prochains mois.


Pour ses amis, la tâche fut plus minutieuse. Le lendemain de son départ, Anna eut une longue conversation avec Sophie Mouché, qui avait connu Anna en école d’architecture et Arthur au lycée. Anna lui expliqua qu’Arthur lui avait violemment reproché son départ en Chine et qu’il n’avait pas pris le temps de la voir pour s’excuser. Une fois cet échange fini, Sophie voulut avoir le point de vue d’Arthur et l’appela dans la foulée sur son portable. Elle entendit les sonneries du téléphone mais de l’autre côté, grâce évidemment à mon équipe, Arthur ne vit jamais les appels s’afficher. Après avoir essayé toute la soirée sans succès, Sophie en vint à la conclusion qu’Anna avait raison et qu’Arthur avait été odieux avec cette dernière.

Presqu’au même moment, Arthur expliquait à son colocataire son point de vue sur les évènements de ces derniers jours et à quel point il était triste du départ d’Anna. Il n’en fallait pas plus pour convaincre Antoine de la sincérité de son ami.

A partir de ce moment, deux opinions s’opposaient : la première affirmait qu’Arthur s’était comporté de façon très égoïste avec Anna alors que l’autre déclarait qu’il était le premier affecté par l’évènement et que les conditions précipitées du départ de cette dernière expliquaient la réaction maladroite d’Arthur. Mon but était qu’au sein du groupe d’amis d’Arthur la première opinion domine : qu’il soit vu comme un coupable et non une victime.

Pour cela je me suis basé sur le travail des data analystes de mon équipe. Ils ont étudié les échanges sur internet et par SMS de tous les amis d’Arthur, entre eux, sur une période de deux ans. Ils ont pu ainsi me donner une cartographie de l’ensemble des amis d’Arthur qui indiquait qui influençait qui et comment. Il en est ressorti qu’Antoine, le colocataire d’Arthur, avait une grosse influence sur les amis masculins d’Arthur, spécialement lorsqu’ils étaient réunis en groupe. Sophie, au contraire, semblait assez réservée et ne se confiait qu’en petit comité. Elle avait néanmoins une influence d’opinion marquée sur Marine et Valentine, amies de lycée d’Arthur.

Ce groupe d’amis très soudé se réunissait très souvent autour d’un verre, d’un cinéma ou pour une soirée. Pendant les deux semaines qui suivirent le départ d’Anna, je rendis Antoine indisponible : mon équipe avait piraté le logiciel d’emploi du temps de la maison de retraite où il travaillait pour rendre son agenda incompatible avec le reste du groupe. Ainsi, son avis sur la querelle Arthur/Anna ne fut pas écouté.

Sophie était toujours à l’heure à ces rendez-vous de groupe. Nous fîmes en sorte que tous ses amis qui n’étaient pas influencés par son avis soit eux en retard : en bloquant leurs ascenseurs, cryptant leur pass-navigo, modifiant l’heure affichée sur leurs téléphones… Ainsi Sophie se retrouvait régulièrement en tête à tête avec Marine ou Valentine qui furent rapidement convaincues par la version des faits de Sophie. Marine et Valentine diffusèrent rapidement au sein du groupe l’image négative d’Arthur.

En quinze jours, l’ensemble des amis d’Arthur avaient la conviction qu’il avait été totalement irrespectueux avec Anna. Même son colocataire finit par avoir cette opinion en écoutant l’ensemble du groupe.


Ainsi, en très peu de temps, sans même qu’il ne s’en rende vraiment compte, Arthur était de plus en plus seul. Cet isolement n’était pourtant que la première étape de la longue chute qui l’attendait.

Chapitre 7

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