Chapitre 7 — Le Dieu est dans les détails

Les démons sont des maestros, orchestrent ta déchéance

Tout ça est réel, les gens de l’invisible à nos vies s’mêlent Avertissement, écoute

Ta foi baisse à chaque fois qu’tu doutes et sans elle

T’es comme un ange sans ailes

Lunatic – Mauvais Œil

Durant toute cette mission, j'ai beaucoup pensé à Harry. A l'époque, je l'adorais. Il était l'homme qui m'avait offert une possibilité dans la vie. Je le revois encore me lancer des grandes phrases entre deux cigarettes roulées « Ne t'amuse jamais dans ce métier, si tu t'amuses c'est que tu ne vaux pas mieux qu'un Dieu ». Je ne saurais dire si j'écoutais sérieusement ce qu'il me disait. Je crois que non. Je voyais en lui un homme gentiment aigri, désillusionné sur le monde, qui m'avait aidé quand j'en avais besoin, un homme auquel je devais tout. En vieillissant, mon opinion sur lui a changé. Il n'était pas désillusionné, il était lucide. Et il ne m'a pas aidé, il a fait ce qu'il devait faire.

« Ne t'amuse jamais dans ce métier ».

Cette phrase me revenait à l’esprit sans arrêt. Comme si au cours de cette mission, je la comprenais enfin. Car il y a des raisons de s'amuser dans ce que l'on fait. Surtout quand on entreprend la mise en place des pièges.

Les pièges sont les détails que l'on apporte à la vie de Sujet pour qu'il soit constamment sous tension. J'ai longtemps sous-estimé leurs impacts mais j'ai appris au cours de ma carrière à quel point ils sont essentiels dans la chute d'un Sujet.

Plus de 401 pièges ont été installés par mon équipe. Chez lui, dans la rue, à son travail. Partout où il passait, un piège l’attendait. Arthur n’avait aucun répit. Si vous subissiez un ou deux de ces pièges, comme l’eau chaude de votre douche qui se coupe, ou votre téléphone qui sonne en pleine réunion, vous vous seriez juste énervé. Mais au final, votre vie aurait repris son cours normal. Peut-être même que vous auriez raconté à votre entourage, amusé, ce qu’il vous était arrivé. Mais quand votre quotidien est ponctué d’agacements permanents, vous acceptez ce qui vous arrive et vous vivez dans un état d’épuisement et d’énervement continu.

Les membres de mon équipe ont été très inspirés sur les pièges à installer, peut-être parce qu’ils étaient jeunes. Il y a les pièges classiques : les lacets qui craquent quand on les lace, les assiettes qui tombent quand on ouvre un placard, l'évier qui ne cesse de couler, la variation de la température de sa chambre pendant que le Sujet dort, nuisant ainsi à son sommeil, le lave-linge qui ne se lance pas, la montée de l’humidité de sa salle de bain pour que ses affaires sèchent mal, le métro qui se bloque entre deux stations alors qu’il est pressé. Cependant, la technologie permet de mettre en place des pièges tout aussi efficaces : connexion internet qui ne fonctionne pas, publication par erreur de message sur les réseaux sociaux, volume de musique qui augmente aléatoirement, écran d’ordinateur qui se fige, saisie automatique dérèglée, réveil qui sonne trop tôt ou trop tard. Tout dans sa journée était calculé pour que cela se passe mal. Un de mes agents a par exemple réussi à entrer dans le système de la machine à café de l'entreprise d'Arthur afin que le taux de caféine de ses cafés soit plus élevé lorsqu’il en commandait avec son badge. Un autre a fait en sorte que son application de streaming musical joue uniquement des sons entêtants lorsqu’il laissait sa musique sur le mode de lecture aléatoire.

Chaque piège n’était qu’une goutte d’eau. Rien de vraiment signifiant. Sauf qu’il s’agissait de 401 gouttes d’eau qui ne cessaient de tomber et de retomber.


Tout ce qui pouvait être considéré comme un loisir ou un exutoire devait être enlevé à Arthur. Il lui fallait le moins de temps possible pour lui. Son métier, déjà très prenant, fut d’une grande aide pour cela. Il fallait cependant que cela aille plus loin. Une grande partie du travail d’un analyste dans une société de conseil en fusion-acquisition, comme l’était Arthur, consiste à faire des présentations à des fonds d’investissements ou à d’importants groupes industriels souhaitant vendre des actifs afin d’obtenir le mandat de vente. Cela peut souvent être un travail frustrant car il s’agit de travailler sur des présentations laborieuses sans aucune action opérationnelle si les clients ne sont pas convaincus et ne vous confient pas la vente.

Afin d’accentuer ce type de travail, nous avons concentré nos efforts sur son supérieur hiérarchique, Louis de Saint-Corverre, un homme de trente-sept ans, tout juste associé à la société d’Arthur et avide de rapporter « une grosse affaire » selon ses propres termes (Enregistrement du 3 Janvier 2017 entre Louis de Saint-Corverre et un de ses contacts non identifié, non mis sous surveillance). Grâce aux contacts du Dieu, Louis de Saint-Corverre reçut des invitations pour d’importantes conférences de la place parisienne qui lui permirent de se faire un réseau et d’être au courant des dossiers sur lesquels il fallait travailler pour espérer décrocher un mandat de vente. Au cours de toutes ses conversations que nous avons enregistrées, jamais il ne s’est demandé d’où lui venaient ses invitations. Le 20 janvier, à 23h34, alors qu’il rentrait chez lui en ayant laissé Arthur travailler toute la nuit sur la présentation qu’ils devaient faire le lendemain, il a même dit à sa femme au sujet de ces invitations « c’est tout à fait normal, c’est le statut d’associé, cela ouvre des portes comme par magie ».

A cause de cela, le temps que passait Arthur à son bureau avait fortement augmenté. Avec de tels horaires, Arthur n’avait pas d’autre choix que de prendre tous ses repas à son bureau. Cela nous permit de contrôler au plus près son régime alimentaire. En effet, lorsqu’il restait après 23 heures, ce qui arrivait près de six jours sur sept, son entreprise lui finançait à hauteur de 30 euros ses repas s’il passait par une plateforme de livraison interne. Nous avons évidemment piraté cette plateforme. Lorsqu’Arthur se connectait, aucun plat équilibré n’apparaissait comme disponible et au contraire les plats ayant le plus fort taux de sel et de graisses hydrogénées AGT étaient mis en avant. Cette alimentation eut un impact significatif sur sa forme et sa vigueur.


Car le déclin d’Arthur passa aussi par un déclin physique. Il prit du poids rapidement. Une couche de graisse semblait s’être déposée sur ses cuisses, ses hanches, son ventre flasque et sur son visage qui devint bouffi. Son alimentation eut un impact sur la qualité de sa peau, des boutons émergèrent le long de son dos et au niveau du front. Tout le temps enrhumé à cause des variations de la température de sa chambre, le contour de son nez se mit à rougir d’irritations et se confondit peu à peu avec ses lèvres gercées. Le manque de sommeil creusa des poches indigo sous ses yeux. Un de mes employés avait changé les produits à l’intérieur de son dentifrice, de son shampoing et de son déodorant. Il s’ensuivit que régulièrement ses gencives se mirent à saigner durant les repas, que des larges pellicules chutaient de ses cheveux, et qu’il se mit à transpirer beaucoup durant cette période.


Mon équipe s’occupait même de lui lorsque celui-ci prenait deux minutes pour respirer. Alors qu’il n’était pas très intéressé par les réseaux sociaux, nous avons réussi à le rendre dépendant en moins de trois semaines. D’abord son emploi du temps fit que cela devint le seul loisir qu’il avait. Dans les transports, lorsqu’il prenait un café, aux toilettes, Arthur eut rapidement le réflexe de sortir son portable. Ensuite, trois personnes à temps plein s’occupaient de contrôler les articles, vidéos, images qui étaient mis en avant sur ses fils d’actualité Facebook et Twitter. Pendant un premier temps, les contenus qu’il avait sous les yeux étaient assez joyeux et divertissants. Cela permit d’associer dans son esprit ces sites à quelque chose de positif. Puis, petit à petit, les publications qui s’affichaient devinrent de plus en plus anxiogènes ou malsaines : article sur la guerre en Syrie, vidéo choc d’un garçon qui chute d’un train, graphique présentant les conséquences du réchauffement climatique… Le moral d’Arthur s’effondrait à chaque fois qu’il prenait son téléphone pour regarder ce qu’il se passait en dehors de son interminable routine, mais pourtant, il continuait à le faire plusieurs fois par jour.


En très peu de temps, le quotidien d’Arthur devint un véritable enfer. Il dormait peu et mal. Il travaillait comme un fou sur des tâches stériles. Il n’avait plus aucun loisir. Il ne faisait plus de sport. Il ne voyait plus ses amis. Il avait très peu d’échanges avec sa famille et il ne pouvait même plus dire s’il était encore ou pas avec sa copine. Il s’était enlaidi. Et constamment, des pièges lui tombaient dessus : un café qui se renverse sur sa chemise, une fuite d’eau dans sa salle de bain, un email envoyé par erreur à un client important.

Ce quotidien était envoyé au Dieu qui, j’imagine, s’en amusait. Il était le seul à le pouvoir.

Chapitre 8

Sommaire