Chapitre 8 — Le Paradis Perdu

Sidérés, les dieux regardent, l'humain se dirige vers le mauvais

Côté de l'éternité d'un pas décidé

Préfèreront rôder en bas en haut, on va s'emmerder

Y'a qu'ici que les anges vendent la fumée

IAM – Demain c’est loin

Etre Ange est un métier qui ne ressemble à aucun autre. Pourtant de temps en temps, il ressemble à un travail des plus classiques. Notamment quand votre boss vient dans votre bureau pour critiquer ce que vous faites.

Lors de la mission d’Arthur, il est venu le 3 juillet dans les locaux où mon équipe et moi travaillions, soit six mois après que la mission ait officiellement commencé. Lorsque je l’ai vu sans masque, sans artifice, marchant d’un pas décidé vers moi, j’ai très bien compris à quel point il était énervé : normalement il m’aurait contacté par message crypté ou quelque chose dans le genre pour satisfaire sa mégalomanie et son culte du secret. En l’apercevant, toute mon équipe quitta la pièce et me laissa seul avec lui.

« Bonjour cher Archange, que me vaut cet honneur ?

— Ne te fous pas te ma gueule. Il faut qu’on parle et tu le sais.

— De quoi veux-tu parler ?

— De ta mission ! De ta mission à 23 millions !

— Quel est le problème ?

— Le premier problème c’est que tu ne sais même pas qu’il y en a un !

— Aurais-tu reçu un appel du Dieu ? »

Il hésita avant de me répondre. Jamais les Dieux ne nous contactent directement, nous les Anges, car ils ne veulent pas nous laisser savoir qu’ils aiment la mission. Ils pensent que cela les rendrait trop vulnérables à nos yeux. Ils passent donc par l’Archange pour leurs remarques.

Sans lui laisser répondre, je lui demandai :

« N’aime-t-il pas l’état dans lequel est le Sujet ? »

Depuis le 1er janvier, Arthur avait pris près de 10 kilos. Il ne dormait que 5 heures par nuit. Et sur ces 5 heures seule une correspondait à du sommeil profond. Il passait maintenant 65% de son temps à son bureau (soit 15 heures et 30 minutes par jour, ce nombre étant monté même à 17 heures durant le mois de mai). Il n’avait vu ses amis que deux fois depuis le réveillon et encore, il avait passé son temps sur son téléphone pour répondre à ses emails. Le seul coup de téléphone qu’il avait reçu de sa copine fut pour lui annoncer qu’elle avait rencontré quelqu’un en Chine et qu’elle allait y rester six mois supplémentaires. Son colocataire, ami pourtant si proche dans le passé, lui avait annoncé il y a un mois qu’il quittait leur appartement car il voulait emménager avec sa copine. Lorsqu’Arthur lui avait répondu d’un ton plutôt aimable qu’il était triste de son départ, son colocataire, un peu énervé ce jour-là (grâce à mon équipe évidemment) lui avait répondu « de toute manière, on ne se marre plus comme avant ». Depuis deux mois, il ne décrochait plus quand l’un de ses parents l’appelait : ils passaient leur temps à se plaindre l’un de l’autre. Leur vie au Sénégal ne ressemblait en rien à la vie de rêve qu’ils s’étaient imaginée : le travail de sa mère était un cauchemar, elle rentrait tous les soirs épuisée et tendue, tandis que son père qui s’était vu proposer un emploi tranquille dans un journal local, s’ennuyait à mourir.

Arthur faisait une dépression. Tous les soirs, avant de s’endormir, il pleurait. Cela avait un peu commencé fin avril, mais ce n’est vraiment qu’à partir de juin que cela devint quotidien. Tous les soirs, il pleurait de longues minutes en étouffant les spasmes de ses sanglots dans son oreiller avant de sombrer d’épuisement dans un court sommeil. Sur ce point-là, tout s’était déroulé comme prévu.

« Tu veux que je te le dise c’est ça ? Et bien écoute bien : oui, le Dieu est accro à la mission. Il passe son temps devant la tablette qu’on lui a donnée à guetter chaque seconde de la vie du Sujet. Il observe ses amis. Et les amis de ses amis. Il lit chaque message, écoute chaque appel téléphonique. Il se balade de personne en personne. Il fouille dans toutes les informations qu’on lui donne. Il se noie dedans. Il ne fait que ça de ses journées : observer la vie du Sujet et de tous les gens qui tournent autour de sa vie. Il a des informations en direct sur plus de soixante-dix personnes et il serait prêt à doubler le prix de la mission pour en avoir plus. Mais pourtant, depuis quelques temps, il a l’impression qu’on se fout de sa gueule. Ton Sujet a une vie de merde, très bien. Toi et tes je-ne-sais-pas-combien de sbires ont fait un super boulot. Mais vous avez juste oublié une chose : ce gars gagne 70 000€ par an et lorsqu’il arrêtera son boulot de con, il n’aura aucun mal à en trouver un autre. Vous vous êtes occupés de son présent, mais pas de son avenir. Alors que lui s’en occupe. Tu as sous-estimé ce qui s’est passé il y a trois semaines. Tu as oublié de faire attention aux éléments perturbateurs de ta mission. »

Les éléments perturbateurs sont la grande crainte des Anges. Ils sont dus en général à un excès de confiance de l’Ange qui dirige la mission, à un manque de rigueur. Alors qu’on est censé tout contrôler de la vie du Sujet, il arrive parfois que des éléments que l’on n’a pas vu venir, rendent le Sujet heureux. Par exemple, il peut arriver que le Sujet rencontre l’amour. Ou encore, comme ce fut le cas dans une de mes missions, qu’il décide de partir du jour au lendemain pour faire un tour du monde. Autant vous dire que dans ce cas précis, il a été compliqué d’expliquer au Dieu qui avait financé la mission que le Sujet était malheureux alors qu’il se trouvait sur la plage de Jericoacoara un verre de caïpirinha à la main.

« Tu sais quand tu as commencé à lâcher prise ? Le vendredi 9 juin ! Voilà la date exacte où tu as laissé dérouler ta mission pensant que tu en avais fait assez. Je vais t’avouer un truc : j’ai suivi en direct cette soirée, je me suis bien rendu compte que ça partait en couille. »

Si l’Archange osait m’avouer qu’il suivait l’évolution de la mission, qu’il en était spectateur comme le Dieu, c’est que vraiment la situation était exceptionnelle.

« Je vais te montrer un peu, le jour où tu as commencé à merder. Affiche sur cet écran, les informations que vous avez envoyées au Dieu ce soir-là » m’ordonna-t-il en pointant l’écran plat accroché au mur.

Je m’exécutai.

Le vendredi 9 juin, à 23h, Arthur était encore au bureau en train de travailler sur une présentation qu’il devait finir pour le lendemain. Sur l’écran on pouvait voir son visage fatigué filmé par la webcam de son ordinateur. On pouvait aussi voir les changements que mon équipe faisait en même temps à sa présentation pour le pousser à bout. Lorsqu’Arthur s’aperçut que les titres de ses slides n’étaient toujours pas alignés alors qu’il les avait replacés une dizaine de fois, il poussa un cri de rage. Un de ses collègues l’entendit et lui dit :

« Mec, tu devrais arrêter un peu, tu vas devenir fou. On va au Frog avec les autres, ça te dit ? »

Le Frog est un bar avenue Kleber, près du bureau d’Arthur, où ses collègues se retrouvent régulièrement. Arthur hésita. A cause de la masse de travail qu’il avait ces derniers temps, il n’avait plus l’habitude de déjeuner ou de sortir avec ses collègues. Alors qu’ils se connaissaient tous bien, Arthur s’était isolé du groupe. Il ne savait plus très bien comment interagir avec eux.

« J’ai ma présentation à finir, je vous rejoins peut-être.

— Tu la finiras demain, insista son collègue. »

Arthur jeta un coup d’œil à son ordinateur et vit que les titres de la slide qu’il avait devant lui n’étaient toujours pas alignés. Il poussa un long soupir, puis prit sa veste et partit.

« Le fait qu’il soit allé boire un verre avec ses collègues ce fut le premier signe que vous ne maitrisiez pas la situation ! Depuis des mois, ses collègues lui proposent et il a toujours refusé. Sauf cette fois-ci ! Et vous ne l’aviez pas prévu, me dit l’Archange d’un ton suffisant. »

Nous n’avions pas d’image du trajet d’Arthur et ses collègues entre leur bureau et le bar. L’écran affichait simplement des points sur une carte, leurs coordonnées GPS. Grâce à leurs portables, on pouvait entendre leur conversation. Mais une fois qu’ils sont arrivés au Frog, à cause du bruit de fond, le son n’était pas bon, un de mes agents est donc allé sur place muni d’un micro et d’une discrète caméra.

« Il a fallu dix minutes pour avoir une image du bar, me sermonna l’Archange. Ce n’est pas normal que ça soit aussi long. »

On pouvait parfaitement entendre et voir ces jeunes cadres dynamiques discuter des différents types de bières, puis de boulot, puis enfin de placements financiers et d’achats d’appartements. Des amis de ses collègues les rejoignirent. Puis des amis d’amis. Ils étaient une vingtaine et le sujet de conversation ne changeait pas. Un ami d’un des collègues d’Arthur se vanta d’avoir acheté un 65 mètres carrés au Batignolles pour 450 000 €, soit un prix bien en deçà du marché. On ne le crut pas, le traita de menteur. Piqué au vif, il régla l’addition de toute la table puis les invita à prendre un taxi ou un VTC pour se rendre chez lui.

« Aucune des personnes qui ont commandé un Uber n’étaient sous notre surveillance. Résultat : vous avez été incapables de savoir où ils allaient. » continua de commenter mon patron.

Sur la carte, les points GPS se déplacèrent au 7 de la rue Jacquemont.

« Et maintenant encore, il a fallu attendre 30 minutes pour avoir une image de la soirée ! Tu crois que le Dieu a payé 23 millions pour ne rien pouvoir suivre. Imagine-le derrière sa tablette à attendre comme un con que quelque chose se passe. Vous n’avez pas été pro. »

Très calme, je m’imaginais, non pas le Dieu, mais l’Archange stressé derrière sa tablette ou son ordinateur par ce qui se passait. Je ne pus retenir un rictus.

« Ça te fait rire en plus. Avance au moment où vous avez l’image, on va voir si ça tu trouves ça drôle. »

Nous avons, en effet, mis du temps avant d’avoir une image de la soirée. Heureusement, au bout d’une demi-heure, un des collègues d’Arthur qui était sous notre surveillance utilisa son ordinateur pro pour mettre de la musique. Grâce à la caméra de l’ordinateur, le Dieu fut ainsi au premier rang pour suivre la soirée. De ce que l’on pouvait voir de l’appartement, le jeune propriétaire disait vrai : son achat semblait faire près de 65 mètres carrés. Les commentaires qu’on entendait parlaient d’une « superbe salle de bain », d’une « grande cuisine à l’américaine », d’une « vue incroyable depuis la chambre ». Les jeunes financiers commandèrent de l’alcool et après un simple coup de fil à un dealer, ils se firent livrer encore plus facilement de la coke. La soirée s’emballa.

Placé près de l’ordinateur, on pouvait voir Arthur scrutant avec soin l’appartement. Il prit un verre mais annonça qu’il n’allait pas trainer. Avant de partir, il eut une conversation avec le propriétaire. Arthur étant toujours près de l’ordinateur, les micros percevaient parfaitement cet échange, le Dieu ne put donc pas le rater.

« Il est fou ton appartement. Je peux te redemander combien tu l’as payé ?

— Une misère mec ! 450 000€.

— Comment as-tu fait pour avoir un plan comme ça ?

— C’est grâce à mon boss. Il fait partie d’un réseau d’entraide pour « gens comme nous », si tu vois ce que je veux dire. Et dans ce truc, il y a des mecs spécialisés dans l’immobilier, ils ont toujours des plans en or. Mais si ça t’intéresse je peux te parrainer. Donne-moi ton adresse mail, je t’inscrirai sur le site. Il faut deux parrainages, mais je pense que mon boss pourra te parrainer aussi, il s’en fout. Tiens prends mon numéro et envoie-moi un message demain pour pas que j’oublie. »

Incapable de tenir en place, l’Archange faisait les cent pas dans la salle.

« Alors, ok, vous avez mal maitrisé une soirée, c’est con mais ça arrive. Mais le lendemain ? Pourquoi vous n’avez rien fait pour que cela s’arrête ? »

Il se plaça devant moi et pianota sur mon ordinateur. Sur l’écran de la salle, le message qu’Arthur avait envoyé le lendemain de cette soirée s’afficha :

Echange de message entre Jean Anguis et le Sujet du 10 juin 2017 (échange par SMS)

[10:13, 10/06/2017] Arthur Gutain: Salut Jean, c’est Arthur, on s’est vu chez toi hier. Est-ce que tu pourrais m’envoyer les liens pour ton site de bons plans ?

[14:29, 10/06/2017] Jean Anguis : Salut mec, pas de problème. Il me faudrait ton adresse mail ainsi que ton nom complet et la boite dans laquelle tu taffes.

[14:31, 10/06/2017] Arthur Gutain: arthurgutain@gmail.com /Arthur GUTAIN/ MA Consulting. Pourquoi ils ont besoin de savoir où je bosse ?

[15:10, 10/06/2017] Jean Anguis : Je ne sais pas trop. Je crois que le délire du truc c’est d’accepter que des personnes qui ont des bonnes situations. Normalement tu as dû recevoir un lien pour t’enregistrer dans ta boîte email.

[15:13, 10/06/2017] Arthur Gutain: Bien reçu, merci !


L’Archange déplaça la souris et cliqua sur un icône téléphone. On put écouter l’appel que reçut Arthur de la part d’un agent immobilier deux jours après.

« Qu’est-ce qui vous a pris ? Pourquoi vous n’avez pas filtré cet appel ? Comment ça se fait que le Dieu ait pu l’écouter ?

— A quoi cela aurait servi ? Répondis-je. De toute façon, il aurait bien vu que dès le lendemain, à l’heure du déjeuner, Arthur était géo-localisé près des Buttes-Chaumont. Il aurait bien compris qu’Arthur visitait des appartements.

— Du coup, vous avez décidé de ne rien cacher ? Votre Sujet a enfin un truc bien qui se passe dans sa vie mais ça ne vous intéresse pas, vous laissez couler ? »

Il est vrai que durant les trois semaines qui suivirent nous décidâmes de filtrer que très peu d’informations. Le Dieu et l’Archange ont pu ainsi voir Arthur visiter de nombreux appartements. Ils ont pu l’entendre faire une offre pour un appartement près de Stalingrad, à la frontière entre le 10ème et le 19ème arrondissement parisien, pour un 3-pièces magnifique de 80m2 au dernier étage avec ascenseur pour un peu moins de 550 000€. Ils ont pu lire les réponses positives des banques pour son prêt. Ils ont pu constater qu’en moins de trois semaines, Arthur s’était construit un capital qui lui assurait un avenir stable.

« Ces trois dernières semaines sont passées vite. Trop vite pour toi et ton équipe. Arthur a fait des choix dont tu ne le pensais pas capable. Tu l’as sous-estimé. »

C’était, d’une certaine manière, vrai. L’affaire avait été conclue rapidement. Et je ne pensais pas qu’Arthur pouvait vraiment faire des choix de ce genre dans un délai aussi court. Du moins, je n’en étais pas sûr.

« Dis-moi que tu as un plan B ! me cria dessus l’Archange.

— Rien ne va s'arranger…

Je laissais ma phrase en suspens en l’observant attentivement. Je pouvais sentir à ce moment précis toute la pression qu'il avait reçue de la part du Dieu. Je dois bien avouer que je trouvais ce moment extrêmement savoureux.

— …car il n’y a rien à arranger. Tout se passe comme prévu. »

L’Archange s’arrêta net. Je marquais un temps avant de reprendre la parole.

« Depuis le début de la mission, nous mettons en avant sur le fil d’actualité Facebook du Sujet, ainsi que sur celui de tous ses collègues, des articles expliquant pourquoi c’est le moment d’investir à Paris. Nous avons acheté début février un appartement dans le 10ème que nous avons remis en vente pour 100 000€ de moins. Nous savions que cet appartement correspondait exactement à ce qu’Arthur voulait : appartement bon marché, dans un quartier dynamique, assez grand pour pouvoir y emménager avec une éventuelle copine, très lumineux... Mon agent, le fameux Jean Angulis, s’est fait recruter il y a un mois dans une boite de conseil où travaille un ami d’un des collègues d’Arthur. Comme on l’a vu à l’instant, il lui a parlé du site internet. Site qui existe vraiment d’ailleurs ! Il permet à des gens de la haute société de trouver des bons plans immobiliers. Arthur s’y est inscrit et a rencontré l’agent immobilier qui lui a trouvé cette « pépite ». Cet agent n’est pas un membre de mon équipe. Un de mes employés l’a rencontré il y a quelques semaines en se faisant passer pour un vieil aristocrate qui voudrait vendre cet appartement uniquement à quelqu’un « de bien ».

— Pourquoi être passé par ce site ? Pourquoi ne pas l’avoir mis en avant à Arthur avec une pub présentant l’appartement ?

— Nous avons essayé figure toi mais cela n’a pas marché. Non, pour pousser Arthur à l’acheter, il fallait qu’il pense que c’était vraiment une affaire. Il fallait aussi qu’il ne s’étonne pas que la vente se fasse rapidement, sans trop de paperasse, sans trop d’information. Le site a été un très bon outil pour ça.

— Et qu’est ce qui va se passer maintenant ?

— Tu es sûr que tu veux que je te raconte ? Je m’en voudrais de te gâcher tes prochaines soirées devant ta tablette. »

L’Archange me lança un regard noir. Il était passé pour un con et il le savait. Il sortit de la salle en claquant la porte.

Chapitre 9

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