Chapitre 9 — La Société Anonyme

On travaille pour des ombres,

Des pions,

Mais pourquoi pour qui?

Ton esprit rebelle refuse-t-il le sermon?

Garçon grandissant dans une carapace d'être mi-ange mi-démon,

Capable de dévaster région après région.

La Brigade – Regarde et compte

Dans le nom « la Société des Anges », le terme « société » semble ironique. Il ne l’est pas. La Société des Anges ressemble en tout point à une société, une entreprise. Elle a été pensée comme telle, et elle continue d’évoluer en s’inspirant de l’évolution des entreprises modernes. Car comme toute entreprise, la Société des Anges vend des biens et des services.


Le premier service que vend la Société des Anges, son produit d’appel, qui attire le client, c’est de leur permettre de faire partie d’une élite, d’un club fermé qui réunit les gens les plus riches du continent. Je ne sais pas exactement comment on devient Dieu. C’est un secret auquel les Anges n’ont pas accès. Je sais simplement qu’entrer dans le Cercle des Dieux est une chose enviée.

Une fois qu’une personne devient Dieu, elle peut financer des missions, le vrai produit que vend la Société des Anges. J’ai compris au cours de la troisième mission que j’ai menée à quel point ce produit est addictif. Je travaillais pour un Dieu dont c’était la première mission. Pour notre rencontre avant le début de la mission, il me reçut de façon très courtoise chez lui. Il insista durant toute la conversation sur son intérêt très limité pour la mission. Il m’expliqua qu’il faisait ça surtout pour conserver le réseau que lui offrait la Société des Anges. Président-directeur-général de l’une des plus grandes sociétés de logistique du monde, il me lista tous les contrats qu’il avait pu apporter à son entreprise depuis son entrée dans le Cercle des Dieux. Lorsque je commençais à parler de la Première Attaque, il semblait gêné. Il décrivit le Sujet, une avocate en droit pénal d’une trentaine d’années, comme un « dommage collatéral regrettable mais nécessaire ».

Encore novice dans les habitudes des Dieux, il accepta de communiquer avec moi durant toute la mission sans passer par l’Archange. C’est ainsi que je suis retourné chez lui huit mois après le début de la mission pour faire le point. Le Sujet, entre temps, avait tout perdu. Elle était depuis trois semaines dans un hôpital psychiatrique à cause de « troubles dissociatifs aigus (Syndrome de Ganser) » et de « névroses obsessionnelles ». Aucun membre de sa famille ni aucun de ses amis n’était venu lui rendre visite. Il était temps de passer à la deuxième partie de la mission, celle où nous mettons tout en œuvre pour relever le Sujet, pour qu’il retrouve une situation normale, presque comme avant. Les Dieux ont le choix de mettre en place, ou non, cette partie de la mission. Cependant, il est très rare qu’ils ne le fassent pas. Ce Dieu qui quelques mois auparavant semblait ne porter aucun intérêt pour la mission, qui semblait presque regretter de devoir y participer, avait complétement changé. Il me retraça dans les moindres détails la mission que j’avais menée, me posant des questions précises pour savoir comment on avait mené telle ou telle action. Je compris alors qu’il avait été hypnotisé par la chute du Sujet. Que les informations qu’on lui avait données avaient eu l’effet d’une drogue tenace qui avait bouleversé son quotidien. Et surtout, je compris qu’il en demandait encore. Il me proposa d’attendre un peu avant de démarrer la deuxième partie. En prononçant cette demande, il réalisa ce qu’il était devenu. Il écourta l’entretien en me donnant l’autorisation de passer à la suite.

Le produit que vend la Société des Anges est un produit diabolique dont ne peuvent se passer les Dieux qui l’ont testé.


Pour vendre ses produits, la Société des Anges a, comme toute société, une stratégie marketing.

D’ailleurs, c’est peut-être la spécialité de cette société. Dieu, Archange, Ange, Sujet. Les créateurs de la Société des Anges ont créé un folklore complet. Les clients sont plongés dans un univers dont on leur dit qu’ils sont maîtres. Le client n’est pas roi, il est Dieu.

De plus, tout est fait pour leur donner l’impression qu’ils font partie de quelque chose de grand. Pour cela, telle une secte, tout est codifié : la façon dont ils se réunissent, prennent la parole, se saluent. Tout est entouré de secret, de tradition et de mystère.

Enfin, il est dit aux clients qu’en étant Dieux, ils perpétuent une tradition ancestrale : on leur raconte que la Société des Anges a été créée lors de la chute de l’empire romain par des familles d’aristocrates voulant s’assurer qu’une élite supérieure continuerait d’exister. Il est évident que cette version est fausse. D’après ce que l’on m’a dit, la Société des Anges a été créée au début du XIXème siècle par de riches industriels. Au début, tout le folklore n’existait pas, et les missions ne ciblaient pas des anonymes mais des personnes désignées et connues par les clients (adversaire politique, concurrent, journaliste intrusif…). Puis les fondateurs se sont aperçus que les clients étaient plus intéressés par le récit de la chute des victimes que par ses conséquences. Ils ont donc commencé à cibler des inconnus, et à mettre petit à petit le folklore et les traditions en place.

C'est ainsi que la Société des Anges fut créée.


Une entreprise s’organise autour d’une politique de ressources humaines. Pour la Société des Anges, cet élément est la clef de son fonctionnement. Prenons la mission d’Arthur : une vingtaine de personnes ont commis, sous mon autorité, des actes non seulement illégaux mais surtout contraire à toute morale. Pourquoi ? Ces hommes et ces femmes qui respectaient mes ordres n’étaient pas, du moins pour la plupart, des pervers, des fous, ou des malades. La très grande majorité était même des êtres assez ordinaires. Comment la Société des Anges a-t-elle réussi à s’organiser pour que tant de personnes accomplissent des actes aussi malsains ?

Tout d’abord, tous les agents qui ont été recrutés ont la même caractéristique : ils n’ont pas de blocage majeur à enfreindre la loi. Ne pensez pas pour autant que l’on recrute dans le grand banditisme car au final nous ne demandons pas aux employés de la Société des Anges de commettre des délits graves mais simplement des actes mineurs comme pirater un ordinateur, installer une caméra de surveillance, ou convaincre une personne de donner une information confidentielle. Qu’une personne ait un code moral fort n’est en revanche jamais un problème pour qu’elle travaille pour la Société. La morale, contrairement à la loi, est une notion floue et il est très facile de faire évoluer ce concept chez quelqu’un.

Pour la mission d’Arthur, la gestion de son emploi du temps et de celui de ses amis, était primordiale. Il me fallait une personne qui pilote ce sujet-là. La Société des Anges m’a proposé une quinzaine de profils, et j’ai retenu celui de Julien, 27 ans, manager dans le secteur de la restauration. Il avait clairement les compétences requises : il savait travailler selon un rythme décousu et gérait au quotidien le planning de plus d’une vingtaine de serveurs, cuisiniers, et commis. Avant de lui parler de ce qu'elle attendait de lui, la Société des Anges l’a piégé. Après son service, alors qu’il s’apprêtait à rejoindre des amis dans une boite de nuit, des policiers l’ont arrêté en possession de MDMA. Son profil correspondait à ce que des indics avaient signalé à des enquêteurs et au vu de l’importante somme en cash qu’il avait sur lui au moment de son arrestation, habitude courante dans son métier, les policiers l’ont interpellé pour trafic de stupéfiant. Lorsque le procureur lui a annoncé qu’il risquait cinq ans de prison et 75 000 € d’amende, il fut pris d’une crise de panique. Donc quand un membre de la Société des Anges lui a annoncé qu’il serait libre s’il acceptait un travail « plutôt honnête », il n’a pas hésité longtemps.

Quand Julien a rejoint mon équipe, la mission avait déjà démarré depuis quelques jours. Il s’est retrouvé dans un open-space avec des horaires et des collègues de travail. Au premier abord, il n’a pas remis en question l’aspect « plutôt honnête » de son nouveau job. C’est très important que les employés se sentent comme dans une vraie entreprise. Pour eux, il n’y a pas de folklore, pas de cérémonies, pas de manières de se dire bonjour ou de prendre la parole. Non, tout est fait pour que l’atmosphère de travail ait l’air la plus normale possible.

Il est aussi primordial qu’il y ait une unité et une uniformité parmi les employés. Pour cela, rien de mieux que les méthodes de « team building » des sociétés classiques. Des soirées sont régulièrement organisées, nos locaux sont chaleureux, remplis de salles de jeux, de canapés et de frigidaires pleins. Pour qu’ils développent des centres d’intérêts communs, nos employés se voient offrir les mêmes services de streaming, des abonnements à la salle de sport, des tickets pour des concerts ou matchs de football. Cependant, contrairement aux vraies sociétés, pour s’assurer que cet effet de groupe prenne, on met tout en œuvre pour éloigner chaque employé de ses amis et de sa famille, et ce, ironiquement, selon les mêmes méthodes qu’ils utilisent pour isoler les Sujets. Et cela est assez efficace : pour Julien par exemple, en moins d’un mois, il a pris l’habitude de ne voir que ses collègues de bureau. Il s’est conformé à la morale qui l’entourait, à la morale de la Société des Anges. Comment aurait-il pu remettre en question ce qu’il faisait quand la plupart des gens qu’il voyait au quotidien faisaient la même chose ?

Ce conformisme ne suffit cependant pas. Pour étouffer tout sursaut de conscience, nous mettons en place un système autoritaire fort. Ce système repose sur deux types d’autorité complémentaires : une autorité légitime et une autorité tyrannique.

L’autorité légitime est généralement représentée par l’Ange. Les agents respectent nos ordres car ils ne nous voient jamais douter. Ils savent que la mission est constamment sous notre contrôle et que nous sommes au courant de tout ce qui se passe, tant au sein de l’équipe des agents que sur le déroulement de la mission, ils développent ainsi une forme de respect par rapport à ça. Pour renforcer ce sentiment, il faut toujours s’assurer qu’ils n’aient jamais l’image complète de la mission. Par exemple, pour Julien, un agent était chargé de lui transmettre les heures où Arthur ou un de ses amis devait être occupé sans aucune autre explication. On lui disait par exemple « Antoine, le colocataire d’Arthur, ne doit pas dormir chez eux du 30 janvier au 13 février ». Il devait alors organiser des événements, déterminer l’emploi du temps de son travail, définir des pièges afin qu’Antoine ne dorme jamais dans sa colocation durant cette période mais chez un autre ami ou chez sa copine. Ensuite, une fois que Julien avait listé les actions et les procédés à mettre en place, il les transmettait à un autre agent chargé de s’assurer de leur exécution. L’agent est ainsi perdu entre les causes et les conséquences, et en obéissant, il délègue sa responsabilité à l’autorité qu’il considère compétente.

L’autorité tyrannique est aussi très importante même si elle ne permet de s’assurer d’un état d’obéissance des agents que sur le court terme. A long terme, sans l’autorité légitime, les agents finissent toujours par désobéir. L’autorité tyrannique peut être représentée par l’Ange de la mission. D’une certaine manière, le titre d’« Ange », seule pointe de folklore que les agents voient, installe un climat de mystère parmi eux et peut ainsi créer un sentiment de peur vis-à-vis de la Société des Anges. Personnellement, je préfère que l’autorité tyrannique soit assumée par mon sous-directeur, Andrei. C’est lui qui est chargé de mettre la pression sur les employés, de les réprimander violement à la moindre erreur. Cela fait six ou sept missions que je travaille avec Andrei mais je pense que cela fait plus de dix ans qu’il travaille pour la Société des Anges, chose très rare pour un agent. Andrei est en quelque sorte mon pitbull humain, les gens ont peur de lui pas de moi. Ainsi, je garde un lien de confiance avec mes employés.

Malgré la puissance de l’effet groupe et la mise en place d’un système d’autorité complet, il arrive que certains agents commencent à remettre en question la morale de leur travail. Ce n’est pas forcément un problème en soi. Travailler à l’encontre de sa morale est une chose épuisante, les agents sont constamment tiraillés, montrer des marques de désapprobation leur permet de faire baisser la tension qu’ils accumulent. Ces signes de désobéissance sont donc plutôt un bon outil sur le long terme pour s’assurer que les agents travaillent bien. Il faut juste que les Anges s’assurent de les maitriser et de les canaliser.


Malgré le dégoût que me suscite la Société des Anges, je dois bien admettre que je suis impressionné par l’intelligence de son organisation. Des clients – les Dieux - aux agents en passant par les Anges, c’est une machinerie sans faille construite avec la précision d’un horloger à laquelle tout le monde se soumet. Il y a une vraie distinction entre les agents, et nous, les Anges, mais nous faisons tout de même partie de ce système, nous en avons même le rôle central. Nous sommes la clef de voûte d’un phénomène que nous détestons. Nous savons le mal que fait la Société des Anges. Nous en connaissons les causes et les conséquences. Nous en sommes le paradoxe. Nous sommes des bourreaux pleurant leurs victimes, des Anges rongés par leurs démons.

Chapitre 10

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