Prologue — Le rôle des Anges

T'as déjà vu saigner un ange ?

L'ange que tu ne voyais pas cultivant l'amour en soi

Cueillant des mydriases un soir

Message aux anges noirs

Dooz Kawa - Message aux anges noirs

Cette musique commence par le son d’une sirène d’ambulance. C’est un son lointain qui est rapidement rattrapé par des notes de piano et une longue plainte aigüe.

Un homme tousse et tout s’arrête. « On la refait » dit sa voix grave et enrouée.

Le piano obéit en répétant en boucle quatre accords sur lesquels l’artiste rappe son texte. C’est un texte mélancolique et funeste dans lequel il expose son esprit amer et renfermé. Les notes semblent se balader sur les mots. On comprend que si l’homme est si sombre, c’est qu’il vit dans une société dangereuse, aliénée, et corrompue. Ce n’est pas pour autant un appel à la révolte. Au contraire, c’est une résignation à un monde déchu, désespéré, et sans avenir. Un monde où l'espoir n'existe pas.


Je clique sur la souris de mon ordinateur et la piste redémarre. J’entends encore une fois la sirène, puis le piano, puis la voix. Je sais déjà que dans quatre minutes, je vais appuyer à nouveau sur lecture pour de nouveau écouter le morceau. Et que je répéterai cela toute la soirée. Ce n’est pas le meilleur morceau de cet album. Ce n’est d'ailleurs pas le meilleur album de cet artiste. Mais c’est le morceau dont j’ai besoin ce soir. Je l’écoute en relisant mon rapport. 200 pages qui décrivent en détail la mission que j’ai menée depuis maintenant plus d’un an. Je vois les horreurs que j’ai faites et cela me dégoute. Alors j'écoute de plus en plus fort cette musique. Comme pour me déconcentrer, prendre de la distance avec ce que je lis.

Mon regard se perd. Il parcourt le studio sans charme dans lequel j’habite. Une ampoule sans abat-jour pend du plafond et éclaire des murs parfaitement blancs. Les murs semblent se prolonger sur le lit à cause du drap sans pli qui le recouvre. De l’autre côté de la pièce un coin cuisine se limite au strict nécessaire : un four-micro-onde, une machine à café, une casserole et les quatre produits nettoyants que je rachète tous les deux mois. Hormis le bois clair de la chaise et de la petite table sur laquelle est posé mon ordinateur, une plante verte placée devant la fenêtre représente la seule couleur de la pièce.

C’est un appartement tellement neutre, tellement triste, que je ne pense pas qu’une seule personne puisse y être heureuse. Et je ne fais pas exception à cette règle : depuis quinze ans que je vis ici, je n’ai pas connu un seul vrai instant de bonheur.


Ce n’est pas que je ne peux pas être heureux. Au contraire, je sais parfaitement comment être heureux. Le bonheur est une science exacte qui diffère pour chaque individu. Pour mon cas, je connais précisément le régime alimentaire que je devrais suivre, le nombre d’interactions sociales quotidiennes que je devrais avoir, la quantité de sport que je devrais faire, le rythme de travail et de vacances que je devrais planifier, le nombre d’orgasmes mensuels que je devrais ressentir. Je sais comment je peux atteindre le bonheur mais je me l’interdis tant que j’ai ce travail. Quand je l’arrêterai, une nouvelle vie commencera pour moi, mais jusqu’à ce moment je continuerai à habiter dans cet appartement sans vie.

C’est justement grâce à ce travail que je connais si bien la notion du bonheur. Car mon travail est de détruire celui des gens.


Je travaille pour ce qu’on appelle La Société des Anges. Une entreprise qui a un surnom mais pas de nom. Qui n’est inscrite sur aucun registre. Qui n’est jamais mentionnée. Une société de l’ombre. Mais une société tout de même, avec son directeur, ses comptables, ses commerciaux, et ses opérationnels – comme moi – qu’on appelle les Anges.

Nous sommes des Anges car nos clients sont des Dieux. Ce sont des riches héritiers, d’importants hommes d’affaires, des politiques puissants. Des personnes qui ont du pouvoir et qui en veulent plus. Et c’est exactement ce que ma société leur propose : avoir le pouvoir d’un Dieu, le pouvoir de vie ou de mort. Nous présentons à nos clients différents individus qu’ils ne connaissent pas et une fois qu’ils ont choisi une victime – on préfère le terme de Sujet – nous mettons tout en place pour que cette dernière connaisse le malheur absolu, qu’elle chute dans les abysses de la tristesse poussée par sa culpabilité et sa solitude. Il faut que cette personne soit plongée dans les idées les plus noires, qu’elle soit sans issue. Et alors, une fois à terre, seul le Dieu qui a demandé sa chute a le pouvoir de décider du sort du Sujet.

Pour cela nous ne lui faisons aucun mal physique, nous ne heurtons pas son entourage. Le Sujet ne nous voit pas, n’a même pas idée de qui nous sommes et de ce que nous faisons. Cependant, dans l’ombre, nous mettons tout en place pour que son malheur émerge et qu’il s’en sente responsable.


Voilà mon travail. C’est un travail immoral ? Oui. Mais tous les métiers ont une part d’immoralité.

Que ce soient les gentils agriculteurs qui détruisent nos campagnes à coup de pesticides, les bons policiers qui obéissent aveuglément à leurs supérieurs, les sympathiques boulangers qui ne déclarent pas le quart de leurs revenus, je pense que tous les métiers ont une part d’immoralité. Et c’est bien normal : pour survivre il faut faire des choses contraires à la morale. Les agriculteurs, les policiers, les boulangers essayent simplement de survivre. C’est pareil pour moi : mon travail est ma seule voie de survie.

On peut légitimement se poser la question de la morale de mes clients. Mais je ne pense pas que le commun des mortels puisse comprendre leur manière de penser, de vivre. Comment peuvent-ils prendre du plaisir, même parfois de la jouissance, à voir chuter aussi profondément une personne et d’avoir sur elle un droit de vie et de mort ? Cette question m’a obsédé pendant un temps, puis j’ai arrêté de chercher la réponse. La seule chose que je sais, c’est que ce sont des gens qui sont au-dessus de la notion de survie et donc peut-être aussi au-dessus de celle de la morale.


La musique s’arrête et comme prévu, je relance le morceau. Mon rapport est sous mes yeux mais je ne le lis pas. Je repense à ce qu’il s’est passé depuis plus d’un an, à la mission que j’ai menée pour faire chuter un homme.

Chapitre 1

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